Skip to main content

Full text of "La poésie de Jean Aicard"

See other formats


>5 



U dVof OTTAWA 



3900300227H26 



Digitized by the Internet Archive 

in 2011 with funding from 

University of Toronto 



http://www.archive.org/details/laposiedejeanaOOaica 



/3 ^ y^' 



La Poésie 



DE 



JEAN AlCARD 



Published the 28 of February içoç. 



Privilège of copyright in the United States reserved under 
the aci approced March y^ by A. Hatier. 




HéliOCT.DujarcLin. 



E. Bordes pmx^ 



JEAN AICARD 
eii.18 95 



La Poésie 

DE 

JEAN AlCARD 

Portrait Littéraire et Choix de Poèmes 

PAR 

J. CALVET 

Agrégé de V Université 



Ouvrage comprenant neuf pièces inédites, 

orné du portrait de Jean AJCARD par E. BORDES, 

gravé par DUJARDIN 



-^^r 



PARIS 

LIBRAIRIE A. HATIER 

33, Quai des Grands-Augustins, 33 

Tous droits réservés 



ln»vers?f^5~ ^- 

BiBUCTH5CA : 
tavisnsia ^^^ 




AVANT-PROPOS 



Ceci nest pas un volume de Morceaux Choisis ii), 
mais un recueil de pièces complètes qui expriment 
toutes l'idée centrale Sune œuvre d'arts le leitmo- 
tiv d'une poésie. Cest, comme Vindique le titre, la 
Poésie de Jean Aicard (2). 

Ceci n'est pas un panégyrique : il convient de ne 
louer les vivants qu'avec mesure. Il ne conviendrait 
peut-être pas davantage de rééditer, en tête d'un 
volume comme celui-ci, les critiques qu'on a pu, 
même avec raison, adresser a tel ou tel des nom- 
breux ouvrages d'un poète dont je prétends au con- 

(1) Les œuvies de Jean Aicard (a l'exception du Livre des Petits, 
paru chez Delagrave) sont actuellement publiées par l'éditeur Flam- 
marion. 

(2) M. Jean Aicard, sur notre demande, a bien voulu, pour accroître ce 
recueil, nous donner plusieurs pièces de vers inédites et une page de 
prose qu'on trouvera placée à la fin de l'étude-préface de M. Calvet. 
Nous remercions tout particulièrement M. Jean Aicard, d'avoir détaché 
pour nous quelques morceaux d'un volume qui paraîtra sous ce titre : 
La Voie Sacrée. On les trouvera tout à la fin de notre recueil. {Note 
de l'Éditeur). 

1 



II AVANT-PROPOS 

traire signaler les meilleures qualités, avec exemples 
à l'appui. J'ai ru dans la poésie de Jean Aicard une 
lutte constante, qui dure depuis quarante ans, pour 
l'idéal ' il m'a semblé bon de noter ces efforts et de 
recueillir la leçon qu'ils nous donnent. 

Pour les historiens de notre littérature, ce livre 
peut paraître opportun. Il servira à marquer la 
place d'un grand artiste, qui ne songe pas à la mar- 
quer luri-même. Et cette place est considérable. Quand 
il fut évident que l'œuvre du Parnasse ne vivrait 
pas, parce qu'elle était conçue hors de la vie, de 
nombreuses écoles tâchèrent à vivijîer la poésie et à 
inventer des formules nouvelles. Jean Aicard n'ap- 
partient à aucune. Mais tandis que d'autres lisaient 
leur esprit à compliquer les rythmes et à agencer 
des mots rares, il se contentait d'être le poète des 
enfants et des mères, de chercher dans l'âme des 
humbles le point lumineux par où ils sont grands, 
d'inviter les hommes à se rapprocher dans un idéal 
de fraternité — et, le premier des grands régio- 
nalistes, de faire revivre, pour la donner à la 
France^ la Provence poétique. Puisque ces choses 
sont certaines, le moment est venu de les dire. 



LA POÉSIE DE JEAN AICARD 



PORTRAIT LITTÉRAIRE 



LHOMME 



Jean Aicard naquit à Toulon en 1S48. Ses yeux 
d'enfant s'ouvrirent sur ces paysages provençaux 
et sur cette mer aux multiples enchantements dont 
nous retrouverons l'image à chaque page de son 
œuvre. Il est le fils de la Provence. 

Certaines pièces de ses divers volumes de vers 
sont de véritables fragments de mémoires enfantins. 
On y démêle une âme portée à la tristesse. On y voit 
aussi quels furent ses éducateurs, êtres de simplicité 
et de dévouement, qui lui inspirent dans la bonté 
humaine une confiance telle que les plus cruelles 
déceptions ne parviendront plus à la retirer de son 



4 PORTRAIT LITTERAIRE 

cœur. Là est l'origine d'un idéalisme qui se proclame 
« impénitent, et fondé, finalement, sur l'observation 
des belles réalités humaines ». 

Écoutez-le noter lui-même dans rAme d'un Enfant, 
les besoins, les aspirations et les plaintes du premier 
âge. Le livre qui porte ce titre n'est point une auto- 
biographie ; mais, bien que les événements qu'il y 
raconte soient imagination de romancier, l'âme de 
son petit héros a très visiblement les sensibilités de 
la sienne et les mêmes désirs : 

ft Un petit rideau blanc autour d'un berceau suffit 
à rassurer l'enfant des femmes contre tout l'infini, 
mais il faut une mère pour tailler et coudre le petit 
rideau et pour le tirer soigneusement, pour l'inter- 
poser entre le regard de l'âme humaine qui s'éveille 
et l'âme hostile des forces aveugles. Les pères ne 
savent pas coudre et ne savent pas bercer » (i). 

Il dit dans le même livre : 

« Quand je me mis à répéter tout haut ma prière : 
« Notre père qui êtes aux cieux, » un grand calme 
se fit en moi. Mon besoin de protection et d'amour 
fut satisfait subitement... Le Bon Dieu, vous savez, 
pour les petits enfants, c'est bon, c'est très bon ; ils 
le comprennent, parce qu'ils le voient sous la forme 
d'une personne très aimante. Au fond ce n'est que 
l'idéal de la Justice dont leur faiblesse a besoin d'être 
assurée » (2). 

Mais de ses tristesses prématurées, la grande con- 



(i) L'Amg d'un Enfant , p. 48. 
(a) L'Ami d'un Enfant, p. 34, 



L HOMME b 

solatrice était la nature : — « L'étude de l'alphabet 
m'amusait fort peu. Ce que j'aimais par-dessus tout, 
c'étaient les brins d'herbe, les bêtes qui courent à 
travers les hautes tiges, fourmis, sauterelles et prie- 
dieu (mantes religieuses) ou capricornes, le long des 
écorces. J'avais les goûts et les rêveries d'un petit 
berger. Le fils d'un paysan et moi, à six ans, nous 
gardions des troupeaux de prie-dieu et de sauterelles 
auxquels nous avions construit de petites étables en 
jonc tressé. Notre houlette était une longue paille, 
et couchés, le ventre contre terre, le buste relevé sur 
nos coudes, nous contemplions l'infini, le grain de 
sable et l'insecte, sans nous en lasser jamais. 

« Toute la nature était pour moi une grande per- 
sonne que je sentais bienveillante tant que brillait 
la grande lumière. Je me rappelle fort bien avoir 
entouré de mes bras, très tendrement, le tronc 
rugueux des jeunes amandiers en fleur... Je leur 
parlais. Quelques-unes de leurs fleurettes si douce- 
ment teintées de rose, si subtilement odorantes, 
tombaient sur ma petite tête aux longs cheveux noirs. 
C'était la réponse des arbres. Et un peu plus tard, 
à quinze ans, quand ils soufflèrent sur moi les pre- 
mières pensées de confus désir, je ne fus pas surpris, 
parce que déjà ils avaient appris la tendresse à ma 
petite âme solitaire. Nous nous comprenons encore 
très bien. Ils me consolent toujours. Je sais qu'eux 
seuls, les arbres des jardins, des bois, sont des 
vivants sans malice et sans haine. Ils disent la sécu- 
rité dans la joie. Ils ne peuvent parler de mort sans 
parlerenmemetemps de métamorphose et de fleurs... 
Chère nature, ma mère, tu sais aimer, toi ! toi qui 



G PORTRAIT LITTÉRAIRE 

amuses les tout petits avec tes bestioles et tes fleu- 
rettes, toi qui enchantes les amoureux avec tes prin- 
temps, — toi qui enfin nous berces tous un jour dans 
tes grands bras ouverts où les morts sont des bien- 
heureux revenus aux joies divines de l'inconscience, 
mêlées entre elles, confondues dans le rêve univer- 
sel » (il. 

Un tendre que la douleur froisse dès le berceau, 
que la pensée de Dieu console, et que la nature 
réconforte, tel fut Jean Aicard dans ses premières 
années. Au fond de son âme s'élaborait la Poésie. 

Mais il devait subir une formation plus classique. 
Il partit pour le lycée de Mâcon. Cet enfant de la 
lumière ne put pas s'habituer aux brouillards du 
Nord, et le lycée, avec sa discipline sans amour, le 
rebuta comme une prison. Bientôt cependant il y 
eut dans la vie de l'écolier comme un rayon de 
jour et de joie. Lamartine habitait tout près de 
Mâcon, à Monceau, dans une retraite de pauvreté 
et de dignité; il avait connu le père (2,1, il aima l'en- 
fant et le reçut chez lui les jours de sortie. Les 
congés de Jean Aicard à Monceau se passaient à 
écouter les propos et les vers de ce vieux poète 
semblable à un dieu, et à jouer avec une levrette. On 
raconte (3j que Lamartine, voulant récompenser les 
premiers vers de l'enfant, lui promit, pour un jour 

(l) L'Ame d'un Enfant^ p. tS. 

(a) Le père de Jean Aicard, 1810-1853, était un écrivain distingaé. 
Collaborateur de V Encyclopédie de Jean Reynaud et Pierre Leroux, de 
Patria et de Un million de faits, il avait publié dans ces recueils une 
Histoire de la Littérature et des Beaux-Arts et une Histoire de la 
Philosophie. 

(3) Adolphe Brisson dan» les Annales. 



LHOMME 7 

prochain, un petit chien. Rentré au lycée, l'écolier 
ébloui voulut remercier Lamartine et il lui écrivit 
une lettre qui se terminait par ce trait : « Je vous 
prie de présenter mes compliments à votre belle 
levrette et à M"°^ de Lamartine. » Outré de cette 
impolitesse, le proviseur fit appeler l'élève et l'admo- 
nesta sévèrement : — « Monsieur il y a des choses 
qu'à votre âge il faut déjà savoir; les bêtes doivent 
passer après les personnes dans l'affection des 
garçons bien élevés ; vous auriez pu dire au 
moins : Je vous prie de présenter mes compli- 
ments à M""^ de Lamartine et à votre belle le- 
vrette. » 

Mais le proviseur n'était pas poète, et Jean Aicard 
rétait déjà. La mer et la Provence lui avaient parlé 
tout bas, quand il souffrait; il sentait en lui des fré- 
missements qu'il ne s'expliquait pas; il ne savait 
pas que c'était la poésie. Lamartine le lui révéla. 
Après avoir vu et entendu ce noble génie, il comprit 
ce qu'est un poète. La vision de Lamartine ne le 
quittera plus; son idéal est formé. Comme lui, il 
n'aimera qu'un art élevé et pur, il cherchera ce qui 
rapproche les hommes, ce qui console et ce qui fait 
aimer la vie. 

Les vacances le ramenaient en Provence et aux 
champs. Il y trouvait un foyer auprès de ce 
grand-père vaillant et doux, que la ruine des siens 
n'avait pas abattu, et qui était allé vivre au fond des 
bois, où il goûtait la paix en faisant du bien autour 
de lui. Ce vieillard était un sage qui souriait et un 
chrétien qui priait : il fut le véritable éducateur de 



8 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

Jean Aicard. Il lui donna l'amour des malheureux, 
le respect des simples, qui cachent sous une rude 
écorce des trésors d'humanité, et la bonté qui peut 
tout pardonner. Plus tard, le poète dans chacune de 
ses œuvres ne manquera pas de rendre hommage 
au grand-père qui, autant peut-être que Lamartine, 
avait contribué à former son idéal. Il dira en parlant 
de sa poésie : 

Grand-père, tout cela, quelle qu'en soit la gloire, 
Je l'ai pris à toi-même, à ta simplicité, 
Au vieux air que tu m'as, le soir, cent fois chanté, 
Au ton dont tu disais ta plus naïve histoire... 

]e l'ai pris dans tes bras, dans ton cœur, dans ta main, 
Dans l'oubli des cités où sont les choses laides. 
Dans la vieille maison, seule au fond des pinèdes, 
Et dont je ne veux pas oublier le chemin. 

Tu fis mon œuvre simple, et ma voix attendrie. 
Et je rapporte à toi ce qui vient de toi seul... 
. . . C'est à vous que je parle, ossements de l'aïeul, 
Poussière de la mort, Terre de la patrie (i)! 



L'aïeul toujours bon et la maison odorante au 
fond des pinèdes rendaient le lycée plus morose. 
Jean Aicard ne put pas s'habituer à Mâcon, et il fut 
ramené plus près de la Provence, jusqu'au lycée de 
Nîmes. 

Écolier de quatrième, il était déjà poète, et au 
retour des vacances il crayonnait des vers — des 
vers français ! — dans les marges de ses livres de 
classe; il chantait la campagne au lieu de traduire 
les Bucoliques. C'étaient ses débuts d'artiste. Ils 
furent difficiles. Il avait envoyé un sonnet enthou- 

(i) J.e Dieu dans l'Homme, p, 223, 



l'homme 9 

siaste à un abbé provençal qui dirigeait une œuvre 
charitable. L'abbé, ému de cet hommage, imprima 
le sonnet. Les journaux de Nîmes s'empressèrent de 
le reproduire, fiers de cette jeune gloire locale. 
Mais le proviseur n'aimait pas la gloire qui fait du 
bruit; il fit venir « le coupable », il lui reprocha 
avec véhémence « d'écrire dans les journaux » et il 
lui déclara que les ordres les plus sévères avaient 
été donnés, qu'il serait surveillé nuit et jour et 
qu'il n'écrirait plus de « vers français ! » 

C'était un désastre. La revanche était proche. Un 
mois se passa et de nouveau le terrible proviseur 
fit venir l'écolier. Cette fois il souriait et ne disait 
plus: monsieur, mais: mon enfant. L'Évêque de 
Nîmes devait visiter le lycée impérial, et le provi- 
seur demandait « au poète de la maison » d'adresser 
à cet hôte de marque un compliment en vers ; bien 
entendu, jusqu'à nouvel ordre, il serait dispensé de 
tout devoir! Quelle fête! Jean Aicard, libre pen- 
dant quinze jours, écrivit plusieurs volumes de 
vers, et le compliment qui fut jugé sublime. Jeux 
d'enfant, assurément; mais, par des exercices pré- 
coces, le futur poète apprenait les secrets du vers 
et ce sens rythmique qui est la marque propre de 
tout ce qu'il a écrit. 

Au reste, ces jeux devenaient graves à mesure 
que les études classiques approchaient de leur fin. 
L'élève du lycée de Nîmes n'était pas un versifi- 
cateur isolé ; il savait que d'autres poètes travail- 
laient à doter la France d'une poésie nouvelle ; 
les Parnassiens publiaient leurs premiers vers et 
cette audace des jeunes était pour l'écolier un ré- 

1. 



10 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

confort. Mais plus volontiers, il se tournait vers 
les maîtres d'autrefois, vers Lamartine dont il con- 
servait un souvenir ému, vers Michelet, ce grand 
poète, qui était devenu historien par erreur, vers 
Victor Hugo le père et le dieu. Trompant la rigou- 
reuse surveillance du lycée, il envoyait ses vers à 
Guernesey et l'exilé lui répondait en termes cares- 
sants : 

ck Aimez passionnément la vérité, la justice et la 
liberté... et aimez-moi un peu. » 

Jean Aicard avait choisi Victor Hugo, il lui 
demeura fidèle. Le Parnasse représentait certai- 
nement à ses yeux une tentative d'art féconde en 
résultats, mais seulement pour la science du 
vers; Victor Hugo restait le maître de l'inspiration. 
La poésie, qui se sépare de la vie et se désintéresse 
de l'homme, est un passe-temps d'oisifs. Le vrai 
poète, le grand poète est celui qui demande à l'art 
de faire aimer la vie, et qui enferme dans une forme 
parfaite un peu d'humanité. 

A peine sorti du lycée, Jean Aicard vint à Paris 
pour étudier le droit et surtout publier des vers. 
Souriant à la vie et confiant dans l'avenir, il intitu- 
lait bravement son premier recueil : Les Jeunes 
Croyances. Ces vers d'enfant furent remarqués pour 
leur entrain et pour leur chaleur. Il les dédiait à sa 
sœur (i). 

A vingt-cinq ans, Jean Aicard publiait dans la 
Revue des Deux Mondes les premières pages de ses 

{\) "Voiï Les Jeune'; Croyances^ page 65 du présent recueil. 



l'homme 11 

Poèmes de Provence ; c'est une galerie de fresques, 
chaudes et éclatantes, où la Provence pittoresque, 
du Var à la Durance, revit avec ses paysages, ses 
coutumes, ses légendes et son cœur. Le volume 
parut, le succès fut retentissant; l'Académie le con- 
sacra en le couronnant, et l'auteur fut célèbre. 

Parmi les poètes qui accueillirent ses vers avec 
le plus de joie, il convient de ne pas oublier Sully- 
Prudhomme. Cet artiste à l'âme profonde trouva 
dans les Poèmes de Provence une poésie nouvelle 
qui ne devait rien à la convention ni aux artifices 
du métier, mais qui était faite des bonnes odeurs du 
terroir provençal, des sentiments simples d'un cœur 
intact, de l'humanité éternelle. Lui, d'ordinaire si 
réservé, dit son enthousiasme à Jean Aicard (i); les 
deux poètes se connurent, se comprirent et se trou- 
vèrent frères par les rêves et par les douleurs. Une 
intimité naquit entre eux qui fut pour Jean Aicard 
une consolation et une lumière. La sérénité du 
poète philosophe apprit à l'aède provençal comment 
on regarde la vie en face, et comment on la sup- 
porte. 

Jean Aicard était célèbre, mais il n'était pas 
populaire hors de la Provence. Deux ans après, il 
gagnait une popularité universelle par la Chanson 
de VEnfant. Ce livre conquit au poète le cœur 
des mères et le cœur des enfants. Les critiques 
eux-mêmes furent enthousiastes : Sarcey, André 
Lemoyne parlèrent de chef-d'œuvre et l'Académie, 
une seconde fois, donna une couronne. 

{ï} Voit Poèmes de Provence, page 71 du présent recueil. 



12 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

ft Et maintenant, mettez-vous à une œuvre de 
longue haleine», écrivait Flaubert à l'heureux poète 
en le félicitant. La grande œuvre était sur le métier : 
c'était une idylle épique comme la Remette de V. de 
Laprade ou VHermannet Dorothée de Gœthe, c'était 
Miette et Noré. Elle eut un grand retentissement. 
L'Académie lui décerna le prix Vitet, dans 
des circonstances qui méritent d'être rappor- 
tées (i). 

Emile Augier, avant de connaître l'auteur, s'était 
épris du poème, et c'est sur ses sollicitations spon- 
tanées que Victor Hugo, qui n'assistait plus aux 
séances académiques, se rendit à celle où se discu- 
taient les titres des divers candidats : — « Je viens 
pour Jean Aicard », dit-il dès l'entrée, au secrétaire 
perpétuel, M. Camille Doucet, « je viens pour Jean 
Aicard, et je demande la parole. » Il plaida sa cause 
et termina par ces mots : « Je promets ce poète à la 
France. » Cette intervention du grand poète, alors 
à l'apogée de sa gloire (on était au lendemain même 
du triomphe populaire que lui décernaParis), enleva 
l'unanimité des suffrages. 

Quelques années après, en donnant à Jean Aicard 
le prix du budget pour son poème sur Lamartine, 
l'Académie achevait cette consécration. Jean Aicard 
était reconnu par la foule et par ses pairs. 

Le suffrage de Victor Hugo avait été pour lui une 
grande joie, mais la généreuse intervention d'Augier 
dans sa vie littéraire lui fut meilleure encore. Il se 
trouva consolé, encouragé; et, aujourd'hui encore, il 

(i) Elles ont été contées en détail dans Le Théâtre libre illustré. 
numéro du 21 oct. 1889, Dentu, éditeur. 



13 



dit volontiers que le souvenir d'Augier est pour lui 
une force. 

Mais le jeune poète sentait s'agiter en lui tout un 
monde d'idées : « la lyre » ne lui suffisait pas pour 
les traduire; il voulait créer des êtres vivants, qui 
seraient animés de ses sentiments propres et qu'il 
pourrait voir, de ses yeux, parlant et agissant. Il 
était tenté par le théâtre et par le roman. Dans le 
roman il ne rencontra que des succès, depuis le 
Roi de Camargue jusqu'à ce Maurin des Maures 
désormais immortel, qui provoque l'éclat de rire et 
la réflexion. 

Au théâtre, il rencontra les habituelles résis- 
tances. 

Quand il donna Smilis (î88o) à la Comédie- 
Française, cette œuvre de rêverie sentimentale, de 
pure tendresse et d'idéalisme, arrivait au moment 
précis où le réalisme combattait encore à outrance 
pour défendre les positions qu'il avait conquises ; 
Smilis eut donc ses détracteurs et ses amis pas- 
sionnés. Après Smilis, l'auteur, durant de longues 
années, se tint volontairement éloigné du théâtre, 
Il y revint avec Le Père Lebonnard, que la Comédie- 
Française reçut avec enthousiasme. 

Elle devait pourtant le représenter seulement 
vingt années plus tard, après que Novelli, l'acteur 
national de l'Italie, y eut trouvé son plus glorieux 
succès. 

Aujourd'hui, cette pièce célèbre, traduite en 
diverses langues, jouée depuis vingt ans sur toutes 



14 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

les scènes du monde entier, est véritablement 
devenue classique. 

Jean Aicard fut président de la Société des Gens 
de Lettres en 1894. Depuis vingt-cinq ans, il a 
donné sa vie d'artiste à une œuvre triple : la poésie 
lyrique, le théâtre et le roman. Infatigable, pourvu 
qu'il échappe de temps en temps à Paris et aille 
vivre dans sa chère Provence, il lui suffit de toucher 
la terre maternelle et de respirer l'air du large pour 
refaire ses forces et renouveler son inspiration. 

En toute son œuvre on sent un poète, c'est-à-dire 
un artiste qui n'a pas fait de son art un badinage, 
une recherche d'effets rares, un assemblage de mots 
sonores; il a fait des vers de sa substance même. Il 
a dit dans Le Violon : 

Parfois dans le torrent d'accords qui le secoue, 
Ecoutez!... une corde a cassé brusquement! 
Mais voici que pressé plus fort contre la joue 
Il chante et pleure encor, le fragile instrument. 

Et moi, j'entends souvent, mystérieuse et frêle, 
Rompre et crier en moi, quand je chante mes vers, 
Une fibre profonde, — étrange chanterelle 
Dont l'adieu m'avertit des forces que je perds (i). 

Les souvenirs du pays natal, la conscience toujours 
vivante de l'aïeul, la sérénité d'un Lamartine ou d'un 
Sully-Prudhomme, l'amour d'une sœur attentive, la 
loyauté aimante d'amis fidèles, tout cela a recréé en 
lui, après chaque désillusion, l'apaisement, la con- 
fiance, l'espoir sinon la foi dans un idéal de justice 

{\) La Livre d'Heurts de l'Amour, p. 213. 



L*HOMME 15 

infiniment tendre, celui-là même qu'il évoquait dès 
son enfance. 

Et comment eût-il jamais désespéré? Il fallait bien 
croire à la bonté, puisqu'il la voyait autour de lui 
active et sans mélange... Qui sait même si, en cher- 
chant bien, par-dessous l'orgueil et l'ambition, qui 
sait si on ne la trouverait pas aussi dans le cœur des 
méchants î> Toute âme a un point lumineux, un point 
d'humanité; il faut le voir; et ceux qui haïssent les 
hommes ne l'ont point vu. Voilà la grande idée mo- 
rale qui est — nous le verrons — au centre de la 
poésie de Jean Aicard; elle est aussi au centre de 
sa vie. 



II 



LE POETE DE LA PROVENCE 



Jean Aicard est avant tout le poète de la Provence; 
c'est là son premier titre à l'attention de la France^ 
et le meilleur. 

Après 1870, les provinces françaises, comme dans 
une famille frappée d'un deuil récent, renonçant à 
leurs préoccupations locales, se resserrèrent autour 
de la mère patrie, pour l'aimer mieux et la servir 
mieux. Chacune lui apporta ses ressources pour res- 
taurer l'énergie nationale. La Provence fut la pre- 
mière à lui donner son cœur harmonieux dans les 
vers de Jean Aicard. 

Je n'ai garde d'oublier Brizeux qui chanta la Bre- 
tagne en français. Jean Aicard est pour la Provence, 
ce que Brizeux fut pour la Bretagne. L'auteur de 
Marie nous avait apporté des landes du Morbihan 
une fraîche brassée de genêts en fleurs; Jean Aicard 
fic a rempli là-bas au pays du soleil, selon l'exprès- 



18 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

sion de François Coppée, un plein panier d'olives 
savoureuses ». Ce n'est pas assez dire. L'œuvre de 
Brizeux', touchante et profonde, a quelque chose 
d'inachevé, et j'oserais dire qu'après Marie, les Bre- 
tons et Primel et Nota, la Bretagne est restée bre- 
tonne. Après Jean Aicard au contraire, avec pléni- 
tude, la Provence sera française. 

11 a fallu toute une vie d'artiste pour opérer cette 
transformation. Car si la Bretagne isolée sur ses 
rochers a son caractère très particulier, la Provence, 
plus encore, est physiquement bien autre chose que 
le reste de la France. 

Flaubert disait que l'Orient commence à Marseille; 
et de fait, la Provence entière est comme un pro- 
montoire qui s'avance dans la mer orientale et où 
l'Orient est venu de bonne heure apporter sa civili- 
sation et ses idées. Plus tard l'Afrique a envoyé ses 
bandes sarrasines qui se sont trouvées chez elles en 
Provence, et ont planté leur tente dans ses mon- 
tagnes, pour un séjour de plusieurs siècles. Tous 
les peuples étaient passés sur cette route qui va vers 
l'Italie et l'Orient, vers l'Espagne et l'Afrique, et 
vers les pays du nord ; tous avaient laissé des traces 
de leur passage, mais seules, l'âme orientale et l'âme 
arabe se sont acclimatées en Provence, parce qu'elles 
y ont trouvé le milieu qui leur convient : la mon- 
tagne sauvage et parfumée dans l'Esterel et dans les 
Maures, les fleurs qui poussent en toute saison à 
Grasse et à Nice, le désert mélancolique dans la Ca- 
margue et dans la Crau, le soleil ardent qui brûle 
la terre et qui chauffe les cœurs sur toute la Côte 



LE POÈTE DE LA PROVENCE 19 

d'Azur, et la mer toujours voisine, chemin ouvert 
vers l'infini. Et c'est ainsi que l'âme païenne et l'âme 
musulmane se sont unies pour former l'âme proven- 
çale. Sans doute le christianisme est venu, mais il 
n'a pas changé la Provence dans son fond ; c'est la 
Provence qui a transformé les légendes chrétiennes 
et qui a pris au christianisme de quoi fortifier l'idéal 
que les païens d'Orient et les Arabes d'Afrique lui 
avaient apporté, mêlé à leur matérialisme sensuel. 
^ Ainsi est née la Provence, rêveuse, sensuelle, insou- 
ciante, comme l'Asie Mineure, prompte au labeur et 
prompte à la colère, comme l'Afrique du Nord, gaie 
et bruyante parce qu'elle est de France, et, gardant 
dans son paganisme un peu d'idéal, puisqu'enfin 
Lazare, Marthe et Madeleine sont venus. 

Or voilà le pays que Jean Aicard a fait revivre 
avec ses paysages variés, avec son histoire épique 
mêlée de légendes comiques, avec son âme com- 
plexe et contradictoire. 

Jean Aicard disait lui-même récemment (i) : 
« Dès le début de ma carrière (et mon Dieu ! il y 
a quelque quarante-trois ans de cela) je formai le 
projet de consacrer une partie considérable de mon 
œuvre future à la Provence. Je publiai d'abord les 
Poèmes de Provence, où je montrais, en des tableau- 
tins isolés les uns des autres, les mœurs, les cou- 
tumes, les paysages provençaux. Dans Miette et 
Noré, roman rustique, épopée paysanne au cours de 
laquelle se déroulent les saisons et les travaux des 

(i) Conférence publiée dans le Journal de V Université des Annales, 
le 5 mai 190S. 



20 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

champs, mœurs, coutumes et paysages sont vus 
d'ensemble. Dans Roi de Camargue, j'ai décrit les 
grandes plaines sauvages des bords du Rhône, et la 
plupart de mes romans ont pour décor les paysages 
de chez nous. La Provence Légendaire comprendra 
une série de pièces de théâtre : La Milésienne (deux 
siècles avant Jésus-Christj; La Légende du Cœur 
(xii^ siècle) représentée au théâtre d'Orange, puis au 
théâtre Sarah-Bernhardt; Les Albigeois (xiii^ siècle); 
Le Pèlerin (xv^ siècle i ; Gaspard de Besse (xv!!!*^ siè- 
cle). 

« Eh bien! dans cette série de fresques, un tableau 
manque pour que ma Provence soit représentée avec 
tous ses caractères divers. Maurin des Maures vient 
couvrir une place vide. Maurin des Maures c'est 
l'épopée du rire. » 

Il est très remarquable et il faut noter avec soin 
que Jean Aicard n'a pas subi l'influence des Auba- 
nel, des Roumanille, des Mistral qu'il admire et aux- 
quels, dès son entrée dans la carrière, il adressa un 
salut d'admiration respectueuse et de sympathie : 

mes aînés, saiut! salut, ô Roumanille; 
Chanteur de La Grenade entr'ouverte, Aubanel... 

Et toi, Alistral, au nom prédestiné, félibres, 
Vos voix ont dominé, si douces cependant. 
Le Rhône et son mistral qui, sauvages et libres, 
Sur le pont d'Avignon se brisent en grondant (i). 

Mais les langues mortes ne revivent pas; on ne 
les ressuscite pas, même avec des chefs-d'œuvre. 

(i) Poèmes de Proience . Voir la pièce iiuitulée : Avignon, 



LE POÈTE DE LA PROVENCE 21 

Jean Aicard l'a compris et, pensant en provençal 
pour comprendre la Provence, il l'a chantée en 
français pour être compris des Français. 

C'est donc Jean Aicard qui, en littérature, adonné 
la Provence à la France. 

Pour cela, il a dû créer une langue nouvelle. 

Faire parler à ses paysans le langage savant des 
lettrés, il n'y fallait pas songer; il essaya de parler 
un français « qui laissât deviner par transparence 
le génie des idiomes locaux », et il n'hésita pas à 
faire entrer dans son vers quelques idiotismes, dé- 
bris des patois en dissolution; il modela sa phrase 
« sur la façon dédire des Provençaux de race quand 
ils parlent français » . 

« Le poème de Miette et Noré, dit-il d), a tenté 
un langage et une composition simplifiés d'après les 
modèles populaires, et, dans cette forme, il apporte 
l'hommage au travail du laboureur, — l'ouvrier que 
nul progrès ne supprime. 

« Ce n'est pas seulement un poème d'accent po- 
pulaire, c'est aussi un poème d'accent provençal. 
Quand nos paysans s'expriment en français, ils tra- 
duisent les images, les allures, le tour même, et — 
si l'on peut dire — le goût du patois provençal. J'ai 
essayé de parler, en vers, un français qui laissât, à 
leur manière, deviner par transparence le génie des 
idiomes locaux, heureux si quelques-uns de nos 
idiotismes, débris des patois en dissolution, parais- 
sent dignes d'enrichir la langue française. 

(i) Préface de Miette et Noré. 



22 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

(^ Les patois provençaux s'en vont. J'ai modelé un 
peu ma phrase sur la façon de dire de nos Proven- 
çaux de race quand ils parlent français. Lorsque les 
seigneurs, dans les chansons populaires, courtisent 
les bergères, ils s'expriment ainsi dans un provençal 
francisé. Il m"a semblé que c'était la langue natu- 
relle d'un poème qui veut raconter la Provence mo- 
derne. Ma pensée est moderne, ma langue devait 
être française, car de plus en plus les caractères 
particuliers des provinces se fondent dans la grande 
unité nationale. Le pittoresque y perd sans doute; 
mais, poètes, nous ne sommes pas pour arrêter la 
marche de la vapeur. Nous sommes pour essayer de 
donner la durée des œuvres d'art aux formes que 
détruisent le temps et les forces nouvelles, et pour 
annoncer les forces de l'avenir. Fixons donc les 
choses provinciales qui s'en vont, dans la langue 
qui doit leur survivre. » 

Par ces moyens qui consistent en somme à trou- 
ver la simplicité à force d'art, à réduire la conven- 
tion au minimum par un effort prolongé, Jean Aicard 
est arrivé dans la peinture à une plénitude d'effet 
qui a été reconnue de tous. Je n'ai pas ici à entrer 
dans l'analyse de celles de ses œuvres qui sont 
consacrées à la Provence ; le lecteur verra plus loin 
quelques-uns de ses Poèmes de Provence et des 
fragments de Miette et Noré qui lui donneront le 
désir de lire l'œuvre entière. 

Constatons seulement que la Provence s'est re- 
connue dans l'œuvre de Jean Aicard. Du Var à la 
Durance, il est salué et aimé comme le poète natio- 
nal; lesenfantsapprcnnent son œuvre dans les écoles 



LE POÈTE DE LA PROVENXE 23 

et le paysan à sa charrue, le chasseur dans les bois 
fredonnent ses vers. Mistral lui-même, sous les 
mots français, a reconnu, dans l'œuvre d'Aicard, 
l'âme provençale. 

La critique de Paris n'a pas été moins sensible 
que les Provençaux à la beauté de cette tentative de 
poésie régionaliste. François Coppée, Sarcey et 
Patin louèrent avec enthousiasme les Poèmes de Pro- 
vence. André Lefèvre déclarait : « Tout cela est des- 
siné et peint d'un trait ferme en pleine lumière : 
mais le joyau du livre ce sont les vingt-neuf pièces 
consacrées à la cigale... Jamais, même du temps de 
Théocrite, les cigales ne reçurent plus délicat hom- 
mage (i). » 

On connaît le beau sonnet de Sully-Prudhommc 
que je cite plus loin, dans ce recueil. 

Disciple harmonieux de l'antique cigale, 
Je ne saurai te rendre aucune joie, égale 
A la sereine ivresse où m'ont plongé tes vers. 

N'en fais que de pareils ou n'en fais jamais d'autres; 
Plains et n'imite pas la tristesse des nôtres 
Où ne se sont mirés ni les cieux ni les mers. 

Le soir de la première lecture de Miette et Noré, 
chez M'"° Adam, M. Mézières voulut résumer l'im- 
pression générale par quelques mots improvisés, et 
comme l'atmosphère était chargée de poésie, ces 
quelques mots furent des vers, hommage délicat 
d'un poète à un poète : 

La Provence revit dans vos vers pleins et chauds ; 
D'autres nous la rendaient, mais en vers provençaux; 

(i) Voir page du présent recueil. 



24 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

La langue de Mistral, si brillante et si forte, 

Hélas 1 n'est plus pour nous qu'une langue un peu morte ; 

La vôtre, cher ami, dans sa simplicité, 

Reproduit la Provence en toute vérité. 

La voilà cette terre aux aspects de fournaise, 

Avec son ciel de feu, son âme si française, 

Son terrible mistral, son Rhône aux flots puissants, 

La joie et les douleurs de ses rudes enfants. 

H est intéressant de rapprocher l'œuvre de Mistral 
de celle d'Aicard pour en faire éclater les différences. 
Autant que par la langue, elles diffèrent essentielle- 
ment par les procédés d'art, par les caractères des 
personnages et par la pensée générale. 

J'irai jusqu'à dire que les deux poètes n'ont point, 
pour leur terre natale, le même amour. Mistral aime 
la Provence avec la magnifique intransigeance d'un 
patriote du temps des Albigeois et semble croire 
possible un retour aux vieilles coutumes, une résur- 
rection du langage des ancêtres, ennobli par les 
œuvres d'une école littéraire. Aicard aime sa Pro- 
vence telle qu'elle est aujourd'hui; et tout en déplo- 
rant que les costumes provinciaux disparaissent avec 
les vieilles naïvetés et les vieux idiomes, il se résigne 
aux nécessités du présent, cherche dans son modèle, 
qui est la nature, les beautés qui ne passeront 
point, et nous en apporte l'image dans un fran(;ais 
enrichi d'expressions empruntées au patois popu- 
laire qui se meurt. 

Nous sommes en présence de deux portraits exé- 
cutés par deux peintres différents ; les deux por- 
traits se ressemblent d'une façon nécessaire, puis- 
qu'ils ont un même modèle ; mais en tirer cette 
conclusion que la manière et le talent des deux 



LE POÈTE DE LA PROVENCE 25 

artistes se ressemblent aussi, c'est faire preuve d'une 
incompétence un peu sommaire. 

Les Poèmes de Provence, qui précédèrent Miette 
et Noré de sept ou huit ans, empruntent encore 
quelque chose à l'idéal littéraire classique. La Pro^ 
vence y est vue par moments à travers un souvenir 
des poètes grecs et latins quoique certaines pièces, 
comme Le Rhône et La Ferrade, annoncent déjà une 
vision directe de la nature et une admiration qui, 
pour s'exprimer, se passe d'intermédiaires et de 
témoignages. 

Avec Mïette et Noré, le poète s'est délibérément 
affranchi. Bien plus, il a voulu, cherché et trouvé une 
forme générale nouvelle, un plan nouveau, tout à 
fait en harmonie avec son état d'âme qui est celui 
d'un artiste de son temps, c'est-à-dire préoccupé, 
bien qu'idéaliste, de réalité et d'exactitude, volontai- 
rement soigneux même du détail vulgaire qui est de 
la vie et relevé la pureté de l'ensemble. 

Mistral a choisi pour écrire son immortelle Mi- 
reille une forme exclusivement lyrique. Son poème 
est uniquement composé de strophes de sept vers 
(sept est le nombre fatidique) à savoir : deux vers 
de huit pieds, un de douze, trois de huit rimant en- 
semble, et encore un de douze ; c'est l'hymne continu 
et soutenu. 

Jean Aicard a écrit en alexandrins, à rimes régu- 
lières, tous les chants de Mïette et Noré. Ce sont de 
vivants récitatifs composés comme les chapitres d'un 
roman coloré, passionné, dramatique, mais d'où 
l'auteur a retire toute digression lyrique. Il n'entend 
que faire une peinture véridique et ferme du pays 

2 



2b PORTRAIT LITTERAIRE 

qu'il nous fera aimer. Il croit que la forme qu'il a 
adoptée est en harmonie réelle avec les tendances 
intellectuelles de son époque... il sent pourtant en 
lui les élans de l'enthousiasme... L'épopée qu'il 
rêve (ce mot veut dire simplement récit) s'emporte- 
rait volontiers par instants à se transformer en ode. 
Eh bien, il ne se refusera pas à cet appel de l'enthou- 
siasme, mais il séparera les deux éléments, l'épique 
et le lyrique, afin de laisser au récit, dès qu'il est 
commencé, son caractère propre, son mouvement 
vital. Et chacune des parties épiques sera précédée 
d'un prélude qui en est comme l'âme lyrique, en- 
volée et chantante au-devant du drame qu'elle an- 
nonce. En vérité, n'y a-t-il pas là une invention vé- 
ritable r Nous ne connaissons en tous cas aucun 
autre poème composé sur ce plan, que le poète a 
repris plus tard, lorsqu'il a écrit son Don Juan. 

On sent que désormais le poète français de la Pro- 
vence ne se préoccupera plus d'aucun exemple litté- 
raire, ni antique, ni moderne ; il est seul en face du 
modèle naturel et de ses propres impressions. Si 
quelque chose est incontestable, c'est la personnalité 
de son œuvre, et voilà ce qui, jusqu'à l'heure pré- 
sente, n'a pas été signalé. 

La dernière œuvre de Jean Aicard, ce Maiirin des 
Maures dont l'Angleterre et l'Allemagne annoncent 
déjà les traductions, est écrit avec le même souci 
de franciser la Provence dans l'essence même de 
son esprit et de son caractère. Maurin là fait mJeux 
comprendre et la fait mieux aimer. 

Quelques critiques, rares il est vrai, ont voulu 



LE POETE DE LA PROVENCE Z7 

voir dans le Maurin des Maures de Jean Aicard 
une réplique du Tartarin d'Alphonse Daudet. Mais 
vraiment la comparaison est impertinente pour les 
deux artistes. Tartarin est un chef-d'œuvre, inéga- 
lable, de caricature; Maurin est le portrait d'un 
homme idéal. Tartarin est une outre enflée d'or- 
gueil, il est guidé dans toutes ses actions par la 
vanité et il va toujours jusqu'à la sottise quand il 
ne la dépasse pas. Maurin a de l'esprit et du meil- 
leur, et il ne s'oublie jamais jusqu'à être sot. Il 
obéit à un idéal de justice, confus mais profond. 
C'est plutôt à Don Quichotte qu'il fait penser, c'es 
un Don Quichotte moderne, spirituel, républicain, 
libre-penseur et chrétien. II y a peut-être en Pro- 
vence beaucoup de Tartarins, mais il ne faudrait pas 
le dire; il y a peut-être peu de Maurins, mais il 
faudrait dire qu'il y en a beaucoup. Comme Mïette 
et Noré, comme Roi de Camargue^ Maurin des 
Maures est une œuvre originale qui n'a à craindre, 
pour l'intensité et la vérité de la couleur provençale, 
aucune comparaison. 

Ceux qui s'attachent à marquer, dans l'histoire 
de notre littérature, les acquisitions que chaque 
génération a faites, les enrichissements successifs 
de notre pensée et de notre art — et vraiment que 
serait l'histoire de la littérature si elle n'était pas 
cela d'abord?^ — ceux-là doivent penser que les 
Poèmes de Provence et Miette et Noré marquent 
une date importante, parce qu'ils marquent l'avè- 
nement de la poésie régionaliste. 

Jean Aicard avait écrit en 1880 : « Fixons les 



28 PORTRAIT LITTERAIRE 

jhoses provinciales qui s'en vont dans la langue 
qui doit leur survivre. N'était-ce pas la volonté 
dcBrizeuxr... Et nous aurons un jour, vous verrez! 
une représentation poétique par provinces de toute 
la belle France >> (i i. 

Je ne connais pas de prophétie littéraire qui se 
soit réalisée plus complètement, s'il est vrai que 
je ne puis pas citer ici tous nos poètes provinciaux 
sans donner à mon étude des allures de catalogue. 
Chaque coin de terre a son barde inspiré, et ce con- 
cert poétique, où des voix si diverses se mêlent 
harmonieusement, ce concert rêvé par Jean Aicard, 
il y a trente ans, nous l'entendons aujourd'hui. Mais 
l'originalité et la jeunesse des poètes provinciaux de 
nos jours, et la joie qne nous avons à écouter leurs 
chants savoureux, ne doit pas nous faire oublier que 
l'initiateur, leur père et leur maître à tous, fut Jean 
Aicard. Ils ne le savent pas ou ils l'ont peut-être 
oublié, mais il y a des moments où la critique doit 
marquer les places et fournir un document clair à 
ceux qui écriront plus tard l'histoire de notre poésie. 
C'est fait. 



(i) Miette et Noré, préface p. XII. 



m 



LE POÈTE DES ENFANTS ET DES MÈRES 



Jean Aicard a une place à part dans notre litté- 
rature parce qu'il est le poète de la Provence; il a 
conquis aussi une place particulière parce qu'il est 
le poète des enfants et des mères. 

Tout le monde connaît la Chanson de l'Enfant, le 
Livre des Petits et ce roman qui s'appelle VAme 
d'un enfant. Bientôt paraîtra un autre recueil de 
vers qui fera suite au Livre des Petits et racontera 
la Légende Enfantine. 

Ici Jean Aicard avait un devancier dont la gloire 
est redoutable : Victor Hugo. Victor Hugo est le 
premier grand poète français qui ait compté l'enfant 
pour quelque chose dans la matière poétique. Avant 
lui, l'enfant occupait une large place au foyer et il 
avait une importance sentimentale, au moins depuis 
Rousseau; l'amour de leurs enfants était pour beau- 
coup d'artistes le sentiment le plus profond et le 
plus durable de leur vie, mais il tenait peu de place 



30 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

dans leur art. Victor Hugo a supprimé les barrières 
qui séparaient la vie de la poésie et il a mis en vers 
ses affections de père et de grand-père. C'est à 
cette source qu'il a puisé qnelques-unes de ses plus 
pures et de ses plus belles inspirations. Mais Victor 
Hugo n'a vu dans l'enfant que son charme : il est 
le bouton de rose dont on attend l'éclosion, il est 
le petit dieu du foyer qu'on adore et qui commande, 
et dont on jouit; l'art d'être grand-père, c'est l'art 
de gâter ses petits enfants. Ou bien Victor Hugo a 
étudié l'enfant dans le cœur du père qui s'exalte 
au travail parce qu'il aime un être pur, ou qui 
pleure à en mourir parce qne ce petit être est mort. 
En un mot, l'œuvre poétique de Victor Hugo, qui a 
les enfants pour sujet, est un tableau éloquent des 
joies et des douleurs que l'enfant apporte. 

Ce tableau est si achevé que Jean Aicard n'a pas 
même pu songer à le recommencer, son œuvre est 
bien différente. 

Nous sommes ici en présence d'un poète qui a 
souffert dès ses premières années, qui a vu d'autres 
enfants souffrir et qui a gardé vivantes ces premières 
impressions, parce qu'il n'a pas vu grandir à son 
foyer les enfants joyeux qui font oublier bien des 
souffrances. Aussi, il s'est penché sur la faiblesse 
des petits et sur leur douleur, se souvenant de lui- 
même; il a cru que pour élever des hommes bons, 
il fallait rendre les enfants heureux, et il a plaidé 
leur cause. 

Bien mieux, il a compris leur âme en étudiant la 
sienne; il en sait les aspirations et les besoins; et 



LE POÈTE DES ENFANTS ET DES xMÈRES 31 

simplement il a dit aux mères cette science de l'âme 
enfantine. 

Bien mieux encore, ayant compris l'âme des en- 
fants, il sait le langage qu'il faut parler pour être 
entendu d'eux; il croit que la poésie s'ennoblit quand 
elle s'incline jusqu'à la simplicité balbutiante qui 
leur convient. 11 croit que les plus beaux sentiments 
humains peuvent être versés en des vers puérils et 
en des cœurs de cinq ans. Et devenant maternel, il a 
écrit des conseils pour les tout petits et il a raconté 
des légendes pleines de sens que les tout petits 
comprennent. 

Voilà une œuvre d'une haute portée morale, une 
œuvre d'éducation et d'art tout à la fois. Et vraiment 
pourquoi la poésie ne servirait-elle pas à « élever » 
l'enfant? ou perdrait-elle quelque chose de sa di- 
gnité en devenant utile aux hommes } Jean Aicard ne 
le pense pas, et bravement, il met au Livre des Petits, 
en guise de préface, une page d'un éducateur, Félix 
Pécaut. Pécaut demande pour l'école « une poésie 
qui soit esprit et non simple musique, c'est-à-dire 
sensation; qui soit simple, largement humaine et 
non pas raffinée, aristocratique, érudite; qui nous 
porte à l'action et non au sommeil... bref, une 
poésie qui apporte à notre jeune peuple la santé et 
non les rêves morbides... A quelle source puiser 
pour l'école primaire, pour l'âge de sept à douze ou 
treize ans? Où chercher des morceaux propres à ce 
haut office d'éducation morale que nous avons essayé 
de marquer, des morceaux d'une langue simple, 
saine et à la portée de tous? Que la poésie descende 



32 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

donc vers le peuple; qu'émue d'une sympathie fra 
ternelle, elle prenne part à l'éducation des petits; 
qu'elle fasse éclore leurs sentiments, qu'elle les aide 
à devenir des âmes humaines » (i). 

Quand parut la Chanson de V Enfant, la critique fut 
unanime à en reconnaître la valeur d'art, en même 
temps que la valeur morale. 

Armand de Pontmartin fait particulièrement res- 
sortir dans un chapitre des Nouveaux Samedis que 
Jean Aicard a parlé des enfants d'une manière ori- 
ginale après Victor Hugo. 

« La Chanson de VEnfant^ dit Francisque Sarcey, 
est un livre que toutes les mères auraient dû lire. » 
M. Jules Levallois y aime « un fond de tendre hu- 
manité ». 

George Sand écrivait à l'auteur, sur la fin de sa 
vie : « Votre livre est très touchant et très char- 
mant... » et : « Je lui rendrai justice lorsque je ren- 
drai compte de quelques-unes de mes lectures agréa- 
bles et bonnes. » A ces témoignages, il faut ajouter 
celui d'un poète délicat, André Lemoyne, qui après 
avoir cité La Légende du Chevrier écrit : « Qu'en 
dites-vous, lecteur.^ N'est-ce pas que celte fraîche 
idylle, éclose sous les cieux clairs d'Orient, vous 
donne à la fois l'impression d'une page de la Bible 
ou de Théocriter De pures images pour les yeux, 
une délicieuse musique pour l'oreille et des notes 
émues pour le cœur, tout y est. Quand on a lu cette 
ravissante idylle, on aime à la relire avec lenteur en 

(t) I* Litre dts Petits, p. 4. 



LE POÈTE DES ENFANTS ET DES MÈRES 33 

cherchant à se rendre compte de son enchantement, 
comme un froid anatomiste ayant le triste courage 
de disséquer un colibri pour voir ce que renferme la 
petite bête ; mais ici l'artiste et l'anatomiste n'au- 
raient absolument rien à reprendre; l'armature et 
l'enveloppe sont d'un maître. Ce petit poème, à lui 
seul, a la valeur d'une grande œuvre. Van Eyck en 
eût fait un tableau; La Fontaine, le fin Champenois, 
attendri, eût embrassé l'auteur, et saint François de 
Sales en eût souri de joie. C'est quelque chose de si 
rare qu'un poète avec son merveilleux organisme, 
l'œil, l'oreille et le cœur doivent être de pre- 
mier ordre. Trouvez-en beaucoup à ce compte- 
là... 

« Après avoir lu la Légende du Chevrier (n, le- 
gardons saintement la Vierge Brodeuse... et le 
Rouge-Gorge que j'allais oublier. Michelet dans 
son livre avait regretté que cet oiseau charmant, 
dont les beaux yeux noirs ont tant d'éloquence, 
n'eût pas encore trouvé son poète. Le poète est 
venu... 

« Nous sommes heureux de penser que, de même 
que Jésus dans l'étable, une poésie nouvelle vient de 
naître, arrivant aux plus grands effets par des 
moyens très simples. L'école purement descriptive, 
Scandinave, chinoise ou japonaise, a bien fait son 
temps. Ne réveillons pas les ennuyeux défunts. 

Le mouvement dans la lumière, c'est la vie ; 
Et l'immobilité dans l'ombre, c'est la mort » (2). 

(1) Voir page 133 du présent recueil. 

(2) André Lemoyne ; notice du Parnasse contemporain. 



34 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

Quoi qu'il en soit, La Chanson de VEnfant marque 
une date dans l'histoire de notre poésie. 

Victor Hugo nous avait dit le charme de l'enfant; 
Jean Aicard veut faire servir la poésie à former au cœur 
de l'enfant l'homme de demain. Son œuvre va à la fois 
aux enfants qui l'entendent et aux mères qui y 
prennent une plus haute conscience de leurs devoirs. 
On peut dire qu'elle est classique puisqu'elle a sa 
place au foyer et à l'école. Y a-t-il au xix^ siècle un 
autre recueil de vers, d'un caractère artistique incon- 
testé, qui puisse être lu par toutes les mèr.s à tous 
les petits enfants, et qui puisse être appris par cœur, 
avec fruit, par tous les petits écoliers de France? 



IV 



LE POETE IDEALISTE ET HUMANITAIRE 



Ce poète qui chante la Provence et les petits 
enfants est un homme qui a vécu et qui a des idées 
sur la vie et sur l'homme. Je voudrais les dire main- 
tenant. 

Elles se résument d'un mot : Jean Aicard est un 
idéaliste. Laissons-le s'expliquer lui-même. 

Nous empruntons la page suivante à la préface 
(dédiée à son ami Pierre Loti), qu'il a mise en tête du 
livre : Au Bord du Désert. Humoristique par endroits, 
cette préface touche, ici ou là, à des questions 
graves : 

« Parmi les procédés d'art et de critique, il y en a 
deux, qui sont opposés, et qui sont symétriques. 

« L'un consiste à voir dans la nature qu'il s'agit 
d'exprimer, ou dans l'œuvre qu'il faut qualiiiei, uni- 
quement les choses mauvaises, déplaisantes, le mal 



36 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

et Terreur. Dans ce système, quand le bien, l'agréable 
sont constatés, ils prennent l'arrière-plan; ils sont 
subordonnés, niés presque, sinon tout à fait. 

« L'autre système consiste â ne voir ou à ne 
montrer que le bon et le bien. Le mauvais et le mal 
sont alors niés, du moins subordonnés, relégués à 
Farrière-plan. Des deux systèmes quel est le meil- 
leur r Pour moi, qui ne me permettrai jamais de 
trancher aucune question, — et qui ne reconnais aux 
critiques et aux chefs d'école que le droit d'affirmer 
les préférences de leur nature propre, mais non de 
proclamer des règles, je préfère l'art qui met au- 
dessus de tout — comme le fait la nature elle-même 
— les rayons, les nettetés, l'éclat, la vie, Tépuralion 
perpétuelle, universelle. 

« Je ne suis pas de ceux qui reprochent aux cor- 
beaux de manger de la viande corrompue : je les 
remercie d'être des nettoyeurs. Les charognes, dans 
la nature, tiennent peu de place, et, vite, sont élimi- 
nées, disparaissent sous les fleurs et les verdures. 

« Je ne dis pas aux roses : « Fi! vous naissez du 
fumier! » je suis tenté de dire au fumier : « Gloire 
à toi qui nourris les roses ! >) 

(' Loti, le réel social, que l'on confond trop 
souvent avec la nature, est quelquefois abject parce 
qu'il se modèle imparfaitement sur la nature divine. . . 
J'appelle divin tout ce qui échappe à l'homme, se 
passe de lui, et l'emporte. 

« La terre n'est pas ignoble; elle absorbe toute 
ignominie et en fait de la vie, éternellement; la mer 
n'est jamais salie : elle lave tout ce qu'elle touche, 
les rochers du riv?ige et le pont de votre navire; le 



LE POETE IDEALISTE ET HUMANITAIRE ÔI 

ciel est la source de pureté, eau et feu. La vie 
est propre et glorieuse. La mort, immortelle- 
ment est absorbée et rendue vivante. 11 n'y a de 
naturalisme, d'art, de politique, de philosophie, 
viables, que ceux qui, copiant la nature même, sim- 
plifient tout, purifient par la simplification qui 
rapporte chaque élément â sa source particulière, 
lavent, éclairent, et font germer, c'est-à-dire monter 
vers la lumière » (i). 

Ainsi, cet homme, qui est de son temps et qui par 
conséquent regarde le réel, voit en même temps au 
delà et au-dessus du réel. « Dans l'œuvre qui montre 
le réel, l'idéal apparaissant toujours comme le ciel 
au-dessus des rues ou à travers les bois, voilà mon 
naturisme (2) ». 

Telle est \a. pensée directrice que ne perd jamais 
de vue le poète, ce qui ne veut pas dire que tous 
ses livres puissent être indistinctement recommandés 
aux lecteurs de tout âge. 

Il a écrit : 

« Mon idéal n'est pas le songe inutile, la vaine 
utopie. Il n'est point ce qui n'est pas, comme Mau- 
passant définissait l'idéal; il n'est point ce qui ne 
peut pas être ; non, il est, si l'on veut, le mieux 
immédiatement possible, celui qu'on oublie dès qu'il 
est réalisé, pour rêver mieux encore. L'idéal, c'est 
le vrai de demain. )) 

Cet idéalisme naturaliste repose sur une grande 
idée qui est comme le centre de toute la vie et de 

{1) Au Bord du Déstrt, p. as. 

(2) Mïttte «t Norê, préface, écrite en 1880. 



38 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

toute l'œuvre de Jean Aicard. Je l'ai déjà indiquée 
en essayant de définir l'homme; je la retrouve en 
étudiant l'œuvre, parce que l'homme et l'œuvre ne 
font qu'un. 

Cette idée, c'est qu'il y a dans toute âme humaine 
et même dans toute créature un point lumineux par 
où elle est belle. Cette lumière est parfois étouffée; 
mais quand on la cherche avec des yeux sincères 
on la trouve; là où elle est, elle marque la place 
de Dieu et elle est la preuve de sa présence. Ce 
point lumineux, c'est le Dieu dans l'homme; et, 
comme il est convenable, Le Dieu dans l'Homme 
est le titre d'un des principaux recueils de vers de 
Jean Aicard. 

Cette lueur de bonté et de beauté, le poète la 
cherche partout à travers le monde; et il la trouve. 
Allez au fond des montagnes des Maures et voyez 
le chasseur qui vit en marge de la société et des 
lois; vous croyez qu'il ne songe qu'à son plaisir et 
à la liberté anarchique dont il jouit; regardez de 
près, il vit pour la justice, il vit pour la France plus 
juste et meilleure. C'est Maurin des Maures. Allez 
au port de Toulon et voyez les matelots, victimes 
de la débauche et de l'ivrognerie; vous croirez peut- 
être que leur rude cœur ne connaît que des senti- 
ments élémentaires; regardez bien; qu'une sollici- 
tation extérieure se produise, vous verrez monter 
du fond de leur âme les dévouements les plus purs, 
toutes les délicatesses de la bonté. C'est le Pavé 
d'Amour. Allez même plus loin, chez l'Arabe qui 
vit sous sa tente, qui n'a pas résisté à nos armes 
mais qui a résisté à notre civilisation, et que, pour 



LE POÈTE IDÉALISTE ET HUMANÎTAIRE 39 

cela, nous méprisons peut-être ; si vous écoutez sa 
parole, vous serez surpris de la sagesse et de l'idéal 
qui germent au désert et vous croirez entendre 
des lambeaux d'Évangile. C'est An Bord du Dé- 
sert. 

A toutes les époques, cette faculté de s'élever au- 
dessus du réel a existé dans l'âme humaine. Le 
moyen âge nous apparaît comme une ère dure et 
cruelle; c'est le temps des seigneurs féroces et des 
grands coups d'épée. Mais c'est aussi le temps des 
âmes mystiques et des troubadours. « Si vous man- 
gez mon cœur, il vous viendra des ailes » ^nous dit 
le poète Cabestaing; la France a mangé leur cœur, 
s'est nourrie de leur pensée, et elle a senti pousser, 
comme des ailes, la générosité et la délicatesse. 
C'est La Légende du Cœur. 

De nos jours où les raffinements de la civilisation 
et le besoin de joies bruyantes semblent avoir étouffé 
la bonté, le désir d'autre chose vit dans les cœurs. 
Le jouisseur moderne, le Don Juan du xix* siècle, 
pas plus que le Don Juan de l'Espagne ou le Don 
Juan de Molière, ne trouve son bonheur dans le 
plaisir. Et s'il tente chaque jour une expérience 
nouvelle c'est assurément qu'il est dépravé, — et 
les moralistes ont le droit de le dire — mais c'est 
aussi qu'il poursuit sans cesse un idéal insaisissa- 
ble, et les poètes le constatent. C'est le sens de cette 
œuvre puissante et mêlée, qui s'appelle Don Juan. 
Jean Aicard a écrit en tête de son livre ces mots de 
son ami Edouard Schuré : « Jamais lame humaine 
n'a eu un sentiment plus profond de l'insuffisance, 
delà misère, de Tirréel de notre vie présente; et 



40 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

jamais elle n'a aspiré plus ardemment à l'invisible 
au-delà, sans parvenir à y croire » (i). 

Puisque Jean Aicard cherche les lueurs d'idéal 
éparses dans le monde, il n'est pas surprenant que 
le dernier de ses grands poèmes soit consacré à 
Jésus. 

« Jean Aicard, dit Auguste Sabatier, a été con- 
duit au Christ, non point parce que c'est un admi- 
rable héros de poème et que sa vie, sa prédication 
et sa mort sont une belle « matière à mettre en vers 
latins », mais par un besoin profond du cœur, par 
l'instinct d'une âme altérée qui veut s'assurer si la 
source sacrée est tarie, ou si elle jaillit encore, et 
qui, découvrant sous les ruines religieuses que notre 
âge a faites, parmi les décombres de l'édifice tradi- 
tionnel écroulé, un filet d'eau toujours fraîche et 
pure, le signale en son langage harmonieux et so- 
nore à ses frères en quête comme lui de quelque 
fontaine d'eau vive. 

« Les souvenirs d'une enfance pieuse, les doulou- 
reuses expériences de la vie, l'obscurité de l'heure 
présente, les aspirations de la génération nouvelle, 
voilà quelques-unes des causes qui ont contribué à 
créer, dans l'âme du poète, la disposition très par- 
ticulière d'où ces nouveaux chants sont sortis. Il y 
a longtemps que s'élaborait et se distillait en lui 
cette poésie essentiellement religieuse. 11 la sentait 
venir toutes les fois que sa conscience vibrait au 

(i) Don Juan., préface p IX. 



LE POÈTE IDÉALISTE ET HUMANITAIRE 41 

contact de l'expérience amère ou que son imagina- 
tion remontait vers le passé ou courait au-devant de 
l'avenir, pour saisir, soit l'origine, soit la tin de son 
être. Plus il analysait la substance de sa vie morale, 
de sa vie profonde, plus il constatait que cette subs- 
tance lui venait du Christ. C'est ainsi qu'il a décou- 
vert, en lui-même, le Christ toujours vivant, et que, 
l'ayant reconnu, il l'a salué de son nom d'homme, 
de ce nom de Jésus qui le rend fraternel à tous les 
hommes. C'est donc, si l'on me permet ce terme 
d'école, une traduction subjective que le poète nous 
donne de la personne et de l'enseignement de Jésus. 
Il s'est mis à lire les Évangiles à travers ses expé- 
riences et ses aspirations d'homme du xix" siècle, 
et à nous redire avec une naïve simplicité, sans 
préoccupation d'exégèse savante, ou de documenta- 
tion historique, ce qu'il y avait trouvé de douceur et 
de lumière, de force et de bonté, de miséricorde et 
de consolation » (i). 

Il est à remarquer que lorsqu'un sujet a été traité 
des milliers de fois par des écrivains de toutes 
sortes, prosateurs ou poètes, personne ne songe à 
contester au dernier venu le droit d'aborder ce même 
sujet une fois de plus ni la possibilité de s'y montrer 
original après tant de devanciers. 

Au contraire, l'écrivain qui n'a derrière lui qu'un 
seul prédécesseur dont on puisse raisonnablement 
le rapprocher, se voit presque toujours accusé d'avoir 
puisé son inspiration non pas dans son propre fond, 

(t) Auguste Sebaticr, Journal de Gejiive. 14 mars i8q6. 



42 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

mais dans l'œuvre de son devancier, même lorsqu'il 
doit paraître certain aux esprits les plus prévenus 
qu'elle fut toute personnelle. 

Dire que pour écrire son Jésus le savant Renan 
s'est inspiré de la fameuse apostrophe de Musset, 
dans Rolla : 

Dieu 1 je ne suis pas de ceux que la prière 
Dans tes temples muets amène à pas tremblants, 

ou prétendre que Jean Aicard a trouvé dans 
Renan la vision de son Jésus, seraient deux affir- 
mations de même valeur. 

Fils du siècle tous trois, ils n'ont pas eu besoin 
de s'emprunter l'un à l'autre des raisons d'incroyance 
ou de désespérance. Seulement les deux poètes 
subissent leur siècle, dont ils souffrent. Renan l'ex- 
cite à l'incroyance, et lui donne, avec la joie d'un 
analyste triomphant, les motifs critiques qui doivent 
l'éloigner de la foi et, par suite, d'une admiration 
trop absolue. 

Musset parle, en un vers resté fameux, du prêtre 
désespéré qui cherche en vain son Dieu ! Et ce 
prêtre, c'est lui-même. 

Renan, qui étudie son Dieu en exégète souriant, 
le nie à chaque ligne, avec la satisfaction d'un 
esprit qui entend se libérer. 

Aicard retrouve dans la figure du Christ, demeurée 
pour lui adorable, tous les signes d'une humanité 
divine et le seul parfait de tous les modèles. 

Entre le critique et le poète il y a un abîme, celui 
qui sépare l'intelligence qui juge et qui nie — du 
cœur qui admire et qui aime. Le critique est cons- 



LE POÈTE IDÉALISTE ET HUMANITAIRE 43 

tamment en quête du défaut humain qu'il espère et 
veut trouver dans son divin modèle ; le poète nous 
montre toutes les vertus divines qu'il trouve à son 
modèle humain. Ce sont là deux façons diamétrale- 
ment opposées de ne pas croire, l'une qui désole, et 
qui diminue notre foi et notre espérance en Dieu ; 
l'autre qui console, et qui fortifie notre foi et notre 
espérance dans une humanité qui porte en elle un 
tel idéal divin ! 

D'un bout à l'autre de son Jésus, sans nul effort 
de volonté, le poète ainsi nous ramène à la vision 
d'une vie supérieure, purement humaine il est vrai, 
mais si haute qu'elle nous donne le goût du divin. 

Un seul exemple marquera définitivement les 
différences entre les deux auteurs : 

Renan, avec son ironie latente, avec une concision 
un peu dédaigneuse, dit de Jésus : « Il aimait les 
honneurs! » Il pense tranquillement que le triomphe 
de Jérusalem a dû flatter beaucoup celui qui 
allait répétant : « Mon royaume n'est pas de ce 
monde. » Pour Jean Aicard cette imputation est 
un sacrilège. Il y répond visiblement dans la pièce 
intitulée : Le Triomphe : 

Celui qui foule aux pieds vos tapis... c'est mon âne ; 
Je n'en suis pas plus fier que ce doux animal... 



J'ai donc mis les honneurs sous les pieds d'une bête 
Mais mon cœur va plus haut que les oiseaux du ciel! 



Le critique a manié les vases sacrés avec la curio- 
sité placide du savant, de l'archéologue ; le poète 



44 



PORTRAIT LITTERAIRE 



n'y touche qu'avec des mains tremblantes d'émotion, 
et un respect aimant qui est encore de la piété. 

Le Jésus de Jean Aicard c'est l'humanité attendrie 
interprétant le livre divin. Assurément dans une 
œuvre pareille le théologien ne retrouve rien qui 
ressemble à la rigueur de ses formules, mais il est 
touché de cet hommage rendu au Christ par le 
cœur et par l'art. 

Voilà donc notre poète et voilà son œuvre : il 
cherche les fragments de l'idéal épars à travers 
le monde; quand il en trouve un, il en fait un 
poème. 

Et il s'en réjouit; car si Dieu est ainsi dispersé 
dans les âmes, c'est qu'il existe; et s'il arrivait que 
par nos efforts les âmes grandissent, un jour la ma- 
nifestation de Dieu serait souveraine, le bien triom- 
pherait du mal et le beau du laid. Quel rêve pour 
un idéaliste! 

Mais hélas 1 la quête du poète est quelquefois vaine ; 
il se heurte à des méchants dont il cherche en vain 
avoir l'âme. Il est des jours où le vice triomphant, 
la cruauté qui s'étale, la méchanceté qui opprime, 
lui font croire que l'humanité est plongée dans une 
nuit définitive. On sent à lire l'œuvre que ces jours 
doivent être effrayants pour le poète dont la foi en 
Dieu repose sur ces manitestalions partielles de Dieu 
par la bonté des hommes. Il se demande alors s'il 
va douter de l'humanité, de Dieu et de lui-même. 
C'est l'inquiétude métaphysique aussi poignante que 
celle d'un Vigny ou d'un Sully-Prudhomme. 

C'est dans ces heures troubles qu'apparaît la fai- 



LE POÈTE IDÉALISTE ET HUMANITAIRE 45 

blesse de l'idéalisme sans la foi. C'est un beau rêve, 
le dernier résidu de l'idéal chrétien dans notre 
époque de scepticisme, mais un résidu, un beau rêve 
incomplet. 

Il nous offre cependant un moyen de dissiper pour 
un temps la nuit du doute et de faire que Dieu soit, 
en le créant en quelque sorte, par la bonté. La bonté 
serait-elle inutile, et même ne servirait-elle qu'à ir- 
riter les hommes, elle serait encore, alorssurtoutpeut- 
étre, quelque chose de divin. « A défaut d'autre reli- 
gion, nous aurons celle delà pitié, la vénération de 
la douleur, le respect delà misère, l'amour des fai- 
bles, des vaincus, sans autre récompense que la joie 
de se donner, de créer, de faire œuvre d'hommes- 
dieux. 

« C'est là l'essence du génie chrétien qui refleu- 
rira à la cime de la civilisation universelle (i). » 

La bonté sera donc aux yeux du poète la religion 
de l'avenir. Car elle suffit à tout. Là où elle existe, 
les conflits entre hommes sont impossibles. Elle 
excuse tout: il n'est pas de faute qu'elle ne doive et 
ne puisse absoudre. Elle triomphe de tout : les mé- 
chants et les violents sont, un jour ou l'autre, vaincus 
par les doux. 

Cette idée, dispersée à travers toute l'œuvre de 
Jean Aicard, est comme concentrée dans le drame 
qui est connu de tous, et que la Comédie-Française 
a fait classique : Le Père Lebonnard. Le dénoue- 
ment plein de grandeur de cette pièce suffit pour faire 
de Lebonnard un type inoubliable. Comme le mar- 

(i) Au bord du Désert : préface, dédiée à Pierre Loti. 



46 PORTRAIT LITTERAIRE 

quis lui reproche d'avoir été toujours trop faible et 
ajoute: 

Eh! que diable! la vie est une ardente lutte... 
Sans doute, on suit du cœur un blessé dans sa chute. 
Mais tant pis pour qui tombe!... on marche un peu dessus. 
Place aux forts, dit Darwin... 

le père Lebonnard répond avec malice : 

Oui... mais que dit Jésus? 

LE MARQUIS 

Holà! Je vous croyais libre-penseur en diable ? 

LEBON>'ARD 

Libre rêveur! Mais votre thèse est etïroyable! 

Et vous sachant dévot, j'ai nommé votre Dieu. 

Moi, si mon voisin tombe, eh bien... je l'aide un peu! 

Je ne distingue point la Pàque de Vigile, 

Ma foi non, mais j'admire et j'aime l'Évangile 

Où souffre un pauvre Dieu... patient sous l'affront. 

C'est la force du cœur, monsieur. Les doux vaincront ^i). 

Par cet apostolat de la bonté et de la fraternité, 
Jean Aicard apparaît comme un continuateur de 
Victor Hugo et de Michelet — de Michelet surtout. 
— Un ami, poète lui-même et critique distingué, lui 
écrivait un jour à propos du Dieu dans l'Homme : 
« Vous me paraissez être le seul à avoir recueilli les 
germes de culture morale si abondamment et vaine- 
ment semés par Michelet. Ce grand cœur de Michelet 
qui pensait chaleureusement comme vous au peuple, 
à la jeunesse, à l'union, au bien, frémirait d'une 
tendre joie en lisant votre livre et s'y reconnaîtrait 

(i) Le Père Lebonnard. acte I, scène iv. 



LE POÈTE IDÉALISTE ET HUMANITAIRE 47 

peut-être, malgré la parure que le soleil du Midi 
ajoute à vos pensées. » Oui, un xMichelet qui se serait 
soumis aux lois du rythme, voilà qui nous donne 
bien une idée de Jean Aicard, poète humanitaire. 

Poète idéaliste et poète humanitaire, Jean Aicard 
a une place, je veux dire un rôle à part dans la lit- 
térature contemporaine. Chacun sait qu'elle est 
devenue matérialiste et païenne, et qu'elle ne con- 
naît plus que deux droits, le droit de la force et le 
droit au plaisir. Assurément de grands artistes ont 
résisté à ce mouvement qui entraîne l'âme française 
vers le paganisme primitif : François Coppée et 
SuUy-Prudhomme étaient de ces poètes qui défen- 
dent ce que nous avons de meilleur, et qui, en osant 
écrire dans leurs vers les grands mois qui repré- 
sentent les grandes choses, empêchent, au milieu de 
l'indifférence du grand nombre, la prescription. Jean 
Aicard, lui aussi, s'obstine à renouveler de temps 
en temps, sans craindre les haussements d'épaule, 
une sorte de Déclaration des Droits de l'àme. Telle 
est sa place, tel est son rôle. 



LE POETE DANS LE ROMANCIER ET LE DRAMATURGE 



Ce recueil consacré au poète lyrique ne contient 
aucun extrait des romans ni des drames, ce qui 
me dispense d'en parler longuement dans cette étude. 
J'en dirai un mot cependant, pour que la notice 
soit complète, et parce que, ici encore, nous retrou- 
verons le poète. 

Lorsque Jean Aicard débuta dans le roman, il 
apparut qu'il ne chercherait pas longtemps sa voie. 
Laissant de côté les études psychologiques, les 
tableaux « parisiens », les banales intrigues d'adul- 
tère aristocratique ou bourgeois, il choisit dans sa 
Provence des sujets populaires. Il puisait une fois 
encore à la source !a meilleure de sa poésie. Et, 
comme la Provence a des aspects multiples, il put 
en tracer des portraits variés, dans Roi de Camar- 
gue, Notre-Dame d'Amour, le Diamant Noir, VIbis 

3 



50 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

Bleu, Tata, Maurindes Maures et L'illustre Maur in ; 
il complétait ainsi par des retouches successives les 
Poèmes de Provence. C'est cette description en 
prose, faite par un poète, d'un pays enchanteur, qui 
fait le charme permanent des romans de Jean Aicard. 
Moins évocateur que Loti, il a plus de précision 
que lui dans le détail, et la même mélancolie pé- 
nétrante dans les effets d'ensemble. 

Ici encore, comme dans ses recueils de vers, il va 
cherchant à travers les âmes des lueurs d'idéal. Il 
crée des personnages qui vivent pour un rêve — qui 
meurent quand ce rêve leur paraît irréalisable, comme 
Benjamine, — ou qui trouvent dans ce rêve réalisé, 
comme Tata, la force de souffrir avec une sérénité 
silencieuse. La morale qu'il prêche, ou qu'il insinue, 
car il ne prêche jamais, c'est la morale de la bonté 
et du pardon. Parfois même, préoccupé d'une grave 
question, il ne craint pas d'intervenir brusquement 
dans son œuvre et de plaider, contre les préjugés et 
contre l'égoïsme, la cause de l'équité naturelle. A ce 
point de vue, le Pavé d'Amour est une œuvre à 
méditer par tous ceux qui pensent que la moralité 
des jeunes gens, condamnés par nos mœurs à un 
mariage tardif, est un grave problème, et que l'hypo- 
crisie qui veut ignorer ne suffit peut-être pas à le 
résoudre. Maurin des iMaures profite de la permis- 
sion qui lui est donnée de raconter des histoires, 
pour disserter comme un moraliste et pour faire le 
procès aux lois injustes, aux égoïsmes jouisseurs, à 
la République oublieuse de ses origines et aux 
femmes trop coquettes : le roman héroï-comique a 
ainsi une véritable portée sociale. 



LE ROMANCIER ET LE DRAMATURGE 51 

Mais nous aurons sans doute plus tard, dans un 
recueil de morceaux de prose, l'occasion de retrou- 
ver le romancier et le dramaturge. Nous ne voulons 
parler aujourd'hui que du poète qui est en eux. 

L'auteur du Père Lebonnard a osé, dans la pièce 
qui porte ce titre, traiter un sujet moderne, un sujet 
bourgeois, un sujet de tous les jours, un sujet où 
un horloger arrange des montres et réclame pour sa 
fille des œufs à la coque, il a osé traiter ce sujet en 
vers — un peu comme Molière écrivait en vers Les 
Femmes Savantes et Tartufe, qui, de son temps, 
étaient après tout des pièces « modernes ». Mais 
notre goût libéré de la tyrannie classique est plus 
ombrageux que celui des contemporains de Molière 
et les critiques contestèrent au poète le droit de 
traiter ce sujet en vers. Il répondit, avec une hau- 
teur qui coupait court à toute discussion, que la 
poésie est le rayonnement d'une belle âme: que Le- 
bonnard, plébéien et horloger, a une âme de héros; 
qu'il est donc poétique à ses heures, quand son 
âme transparaît dans sa vie; que le faire parler en 
vers à ces moments c'est employer le vers à son 
usage propre, et que, dans les passages où la poé- 
sie de l'âme n'apparaît point, le rythm.e et la rime, 
les éléments prosodiques, purement musicaux, 
servent d'utile transition. 

S'associant à ses vues, Sully-Prudhomme lui écri- 
vit (I) : 

« Je suis ravi de votre succès, mon bien cher ami, 

(i) Le Gaulois. 



52 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

Quelle revanche! J'ai lu dans le Gaulois votre plai- 
doyer en faveur de la versification appliquée à votre 
ouvrage, qui tient de la comédie et du drame... 
Vous n'avez pas posé la question sur son terrain 
fondamental. Versifier, c'est introduire dans le lan- 
gage tout ce qu'il comporte de musique. Or, la 
musique est un moyen d'expression complet, qui 
s'étend de la farce dans la chanson, au sublime dans 
l'opéra, au divin dans la musique religieuse. Si l'on 
entend par la poésie l'aspiration à la plus haute vie 
humaine, la versification lui fournit un langage ap- 
proprié, mais elle est apte a en fournir également un 
à tous les autres mouvements de l'âme, à la gaieté 
même la plus fruste. Le vers est mnémonique et, à 
ce titre, rendrait service même à l'expression d'une 
vérité géométrique, si le géomètre savait le fabri- 
quer! 

« Ceux qui vous ont contesté le droit de mettre en 
vers votre ouvrage ignorent la mission du vers ». 

La question est tranchée. Victor Hugo, dans la 
préface de Cromu-'ell, avait libéré le vers dramatique, 
mais, éludant la difficulté, il avait négligé de traiter 
en vers des sujets modernes. Avec Le Père Lebon- 
nard, le pas décisif est franchi (i). 

Mais, objectera-t-on, bien d'autres avant 1886 
ont écrit en vers des pièces modernes. — Assuré- 
ment, mais il semble que ceux-là l'ont fait d'après 
les conventions du classicisme, celles-là même que 
Victor Hugo combattait dans la tragédie, qu'il allait 

(i) Cf. Louis Hourticq, le Figaro, } août 1904. 



LE ROMANCIER ET LE DRAMATURGE 53 

transformer en drame lyrique. Nous ne voyons nulle 
part que la langue de la comédie moderne en 
vers ait évolué complètement au xix^ siècle vers « la 
simplicité et le naturel ». Elle emploie presque tou- 
jours une forme livresque, une langue qui est nette- 
ment un écho de toutes les œuvres antérieures. Elle 
a, par exemple, fréquemment recours à l'inversion; 
la réplique, qui devrait être d'allure spontanée, prend 
trop souvent une physionomie plus empreinte de 
littérature affectée que de vie, qui la rattache aux 
siècles précédents par un tour essentiellement de con- 
vention. II en résulte une impression d'archaïsme ou 
de vieillissement, de démodé. On ne sait quel souci 
du mot noble mal compris conduit parfois les au- 
teurs de cette époque à la périphrase. A côté des 
coussins a du char numéroté », c'est-à-dire du fia- 
cre de Casimir Delavigne, le « quelle heure est-il? » 
de Victor Hugo détonne comme une basse familiarité 
indigne du langage rimé. 

Au contraire, le critique attentif, qui étudie de près 
la langue dramatique du Père Lebonnard, sera 
frappé d'une spontanéité d'expression qui ne peut 
être atteinte que par une volonté ferme, constante, 
d'éliminer l'ornement conventionnel, le mot « déjà 
lu et relu », la périphrase même vénielle, l'inversion 
que xM. Jourdain ignore avant d'avoir un professeur, 
et enfin l'image adventive, qui rompant, fût-elle 
heureuse, le mouvement vital, retarderait ou empê- 
cherait l'émotion, bien loin de la servir. 

L'évolution littéraire qui, avec Victor Hugo, ré- 
pudie la tragédie pour aboutir au drame lyrique, 
abondant en images et semé partout de locutions 



54 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

familières, confère à Jean Aicard le droit de parler, 
dans la comédie moderne en vers, un langage rythmé 
vivant, qui se distingue et se relève par la seule in- 
tensité du naturel. Et cette condensation de naturel 
doit, selon notre poète, décupler l'effet émotif, préci- 
sément lorsqu'elle est enfermée dans une forme 
soumise aux lois prosodiques. Ces m.émes lois, 
au contraire, affaiblissent l'effet, lorsqu'elles con- 
duisent le poète comique à « parler comme un livre » . 

Selon Jean Aicard, le vers de Molière ne devient 
convenu que chez ses successeurs parce qu'ils repro- 
duisent les tournures de phrase qui furent de son 
époque à lui, ou ce qui chez lui fut souvenir de la 
littérature des anciens. 

Jean Aicard, du reste, ne prétend que faire un 
retour à la philosophie du vers telle que l'a glori- 
fiée Molière dans la fameuse scène du sonnet d'O- 
ronte : 

Ce style figuré, dont on fait vanité, 
Sort du bon caractère et de la vérité... 

Il assure qu'il y a temps pour tout; que la poésie 
lyrique est un genre; que les poésies dramatique, 
tragique et comique en sont trois autres; et que 
si Lamartine, par tempérament, a été sévère pour 
La Fontaine, l'œuvre du fabuliste n'en est pas xTioins 
immortelle, à côté même des Méditations et des 
Harmonies ou de la Légende des siècles. La gloire 
d'une littérature s'accroît de la diversité même des 
génies et de leurs productions, comme la magnifi- 
cence delà nature est due à l'infinie variété des es- 
pèces. 



LE ROMANCIER ET LE DRAxMATURGE 55 

Le Père Lebonnard, on le voit, est une date, à 
cause du problème d'art dramatique qu'il pose et 
qu'il résout. 

Depuis le Père Lebonnard, Jean Aicard, auteur 
dramatique et poète, nous a donné trois grandes 
pièces en vers : une traduction de VOthello de Sha- 
kespeare, qui fut un des trois plus beaux succès de 
Mounet-Sully, avec Œdipe-roi t\. Hamlet \ La Lé- 
gende du Cœur et le Manteau du Roi. 

Il convient de signaler ici la préface de VOthello, 
où le poète expose sa théorie du vers dramatique 
moderne, tel que nous venons de l'étudier plus 
haut. 

Au mois d'août 1903, M"'^ Sarah Bernhardt créait 
sur le Théâtre antique d'Orange, devant les huit ou 
dix mille spectateurs que contient l'immense hémi- 
cycle, La Légende du Cœur, en quatre actes et en 
vers, qui fait partie du livre que Jean Aicard se 
propose de consacrer à la Provence, sous ce titre : 
La Provence légendaire. A propos de cette repré- 
sentation, un bon juge, M. Léopold Lacour écrivait: 

« Je voudrais indiquer l'exace vérité sur cette 
soirée du 13 juillet. Ce n'a pas été un succès de 
théâtre au sens ordinaire du mot, c'a été beaucoup 
mieux : une allégresse d'entente, croissant d'acte en 
acte, de scène en scène, entre le poète et ses compa- 
triotes. C'a été — sans autre rapprochement possible 
d'une œuvre allemande, et de génie, à cette œuvre 
de talent, — ce qui a dû arriver en Allemagne lors- 
que les Maîtres chanteurs s'y produisirent; ou bien 
— toutes différences mises à part, — ce qui arrivait 



56 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

en Grèce aux représentations des légendes thébaines 
ou mycéniennes; et M. Jean Aicard pourrait donc 
répondre aux gréco-latins d'Orange : La meilleure 
façon de ressembler à un Euripide et à un Sophocle 
n'est pas de leur emprunter leurs sujets de tragédie; 
c'est de prendre les nôtres dans le fond légendaire 
où l'âme de « la race », comme vous dites, a pour 
longtemps marqué son empreinte » (i). 

En 1907, le Manteau du Roi était joué à la Porte. 
Saint-Martin avec un grand succès. La critique si- 
gnala l'originalité et la portée du drame. Le Man- 
teau du Roi va rejoindre l'œuvre entière de 
Jean Aicard, et exalte la force de la bonté. Le Roi 
est un tyran sans humanité qui accable son peuple 
sous des lois injustes : le Pauvre se lève, semblable 
au Roi, s'empare de son manteau et règne à sa 
place, pendant que le Roi, chassé de son trône, doit 
subir le sort du Pauvre. Le Pauvre devenu Roi ap- 
plique les lois du Roi devenu pauvre ; et ces lois in- 
flexibles ne produisent pour le Roi que douleur et 
deuil. Descendu au fond de l'abîme, il finit par se 
sentir homme, frère des hommes, et par comprendre 
que « l'homme a besoin qu'on l'aime ». Ce jour-là, 
purifié, il est digne de reprendre sa place pour com- 
mander à des hommes. Ce thème idéaliste prête à 
des tableaux dramatiques grandioses et à des dis- 
cussions d'idées que le poète traite en beaux vers. 

On voit assez, sans que j'insiste, que Jean Aicard, 
romancier et poète dramatique, n'est pas un de la 
foule, mais qu'il a sa personnalité, son originalité. 

(i) Rmie d£ Paris du i""" septembre 1904. 



VI 



LE RAYONNEMENT DE l'œUVRE 



Cette œuvre saine et haute est populaire au sens 
positif du mot, à cause de la simplicité de l'art et de 
la pureté des idées morales. 

La plus haute réalisation artistique qu'il soit pos- 
sible d'atteindre, c'est l'accord du concret et de l'abs- 
trait. Il faut peindre le réel, mais dans la réalité l'art 
cherche l'idée enclose et il nous la suggère par le 
mot abstrait. Or, déjà en 1872, Sully-Prudhomme 
écrivait à Jean Aicard : « Vous menez très bien 
l'accord de l'abstrait et du concret; j'étudie beaucoup 
ce secret en vous. » 

Jean Aicard ne se contente pas de cet accord du 
réel et de l'idéal, il cherche encore le mot simple, ie 
mot d'allure spontanée, c'est-à-dire celui qu'on 
trouve le dernier, que le lecteur croit qu'il aurait 
trouvé d'abord, et qui ne se fait pas remaïqucr, tant 

3. 



58 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

il est naturel. Les critiques superficiels, sensibles 
surtout aux complications de style, qui ne voient 
pas quelles recherches laborieuses suppose l'expres- 
sion simple, la confondent parfois avec l'expression 
vulgaire. Là encore nous trouvons Suliy-Prudhomme 
prêt à nous expliquer Jean Aicard. Il lui écrivait à 
lui-même : « Vous avez la noblesse dans la simpli- 
cité D ; et il écrivait à un ami commun : « Jean 
Aicard prête au cœur, avec un art accompli, les 
accents les plus naturels » (i). 

Enfin Jean Aicard cherche le mot simple qui 
exprime un sentiment. Il a horreur des vers qui 
paraissent beaux et ne signifient rien, des vers 
pleins de mots retentissants et vides. Le vers, pour 
être beau, doit contenir une idée qui serait belle et 
poétique, même en prose. Sa poésie est une harmo- 
nie intime perçue par lui entre le cœur et le mot, la 
part d'âme qui entre dans les mots; aussi, même 
quand elle balbutie avec les enfants ou avec les 
humbles, elle n'est pas prosaïque à cause de l'inten- 
sité de sentiment qui ennoblit l'expression des 
choses les plus vulgaires. 

Cet art si naturel et si plein d'âme permet à l'œu- 
vre de Jean Aicard d'être profondément populaire. 

En Provence, il est l'âme chantante du pays. Les 
chasseurs des Maures et de l'Estérel emportent ses 
livres dans leur carnier, les paysans des bourgades 
du littoral, la journée finie, se réunissent au cabaret 
pour les lire, et les enfants savent ses vers par cœur. 

(i) Lettre à M. Silvain de la Comédie-Française, Le Figaro. 



LE RAYONNEMENT DE l'œUVRE 59 

11 faut songer, non seulement que le Livre des 
Petits est très répandu, mais encore qu'il y a peu 
de recueils scolaires qui ne lui aient fait de larges 
emprunts depuis un quart de siècle, comme ils en 
font, depuis trente-cinq années, à La Chaînon de 
r Enfant. 

L'auteur du Livre des Petits ignorait l'existence 
d'une grammaire dans laquelle toutes les leçons de 
récitation, les dictées, tous les exemples — moins 
cinq ou six peut-être — sont des vers de Jean Aicard. 

On vint un jour lui signaler ce fait. — « Réclamez, 
lui dit-on, on vous dépouille. Imaginez que cette 
grammaire a été tirée à des nombres formidables 
d'exemplaires. » 

— « Quoi! un procès! répliqua-t-il ; mais puisqu'il 
en est ainsi, c'est donc qu'elle ira à des générations 
entières de petits lecteurs! Vous dites qu'on me dé- 
pouille; je pense au contraire que l'on m'accroît ». 

Un jour, le poète était reçu dans une famille hol- 
landaise, et son hôte en présentant ses trois enfants 
s'excusait: il n'avait pas songé à leur faire apprendre 
quelques vers de Jean Aicard. Mais Jean Aicard 
aime même les poésies des autres et il invita les 
enfants à réciter ce qu'ils savaient. Le premier lui 
dit: Ma Mère (i), le second lui dit : Les Métiers (i), 
le troisième lui dit : Ce qu'a fait Pierre (i). 11 était 
donc au fond de ces esprits et de ces cœurs qui 
ignoraient le poète, mais vivaient de son œuvre. 

L'Allemagne compte Jean Aicard parmi les princi- 
paux représentants de l'esprit français; ses pièces 

(i) Extraits du Zivre des Petits. 



60 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

figurent dans les Anthologies, et quelques-unes ont 
été traduites pour les recueils scolaires. 

En Angleterre, le Père Lebonnard fut représenté, 
il y a deux ans, par M. Silvain, de la Comédie- 
Française, qui en a fait chez nous une inoubliable 
création. Les journaux de Londres, où la critique 
est, on le sait, d'une indépendance un peu farouche, 
décernèrent tous sans exception à la pièce de telles 
louanges (en donnant à l'appui leurs raisons cri- 
tiques», qu'on les dirait formulées non par de calmes 
insulaires, mais par les plus ardents compatriotes 
du poète. 

Les femmes tchèques, en 1898, envoyaient à 
Jean Aicard une adresse collective pour lui dire 
combien était aimée dans leur pays l'Ame d'un En- 
fant qui venait d'être traduite en tchèque. 

En Italie, grâce à Lebonnard, son nom est popu- 
laire comme celui d'un écrivain du pays. 

Plus loin encore, en Afrique, sa Pétition de 
VArabe (i) a été lue plus d'une fois, avec émotion, 
sous la tente. 

Voici, contée par Jean Aicard, une anecdote qui 
frappe par sa signification symbolique : Elle nous 
paraît bien à sa place, à la fin de notre étude; c'est 
le schéma d'un petit poème qui, joint un jour 
aux Poèmes de Provence, sera comme un pendant à 
la poésie intitulée : Le Laurier du Pays natal. (2) 

« C'était Tannée dernière. Je revenais de Paris, la 

(/; Voir page oo du présent recueil. 
(2) Voir page oo du présent recueil. 



LE RAYONNEMENT DE l'œUVRE 61 

ville des luttes et des ambitions. Je voulus, après 
quelques instants de repos dans notre vieille maison, 
revoir bien vite la falaise toute voisine, entendre les 
pins murmurants dont le soupir continu répond au 
rythme éternel de notre mer bleue. 

« Et j'allais, passant caché au fond du chemin 
creux, lorsque j'entendis des voix enfantines qui 
scandaient une mélopée. 

« Il m'était impossible de voir les chanteurs, qui 
se rapprochaient pourtant, dissimulés encore der- 
rière le haut talus du tournant... 

« Le groupe chantantm'apparut enfin. C'étaient six 
ou sept fillettes, d'âges différents (la plus grande 
n'avait pas onze ans) et toutes, se tenant par le bras, 
avaient imaginé de réciter des strophes en chœur, 
de manière à rythmer leur marche sur la cadence 
des vers. 

« Je m'arrêtai, attentif... je ne reconnus aucune 
de ces enfants; aucune ;'ne me connaissait; et elles 
passèrent tout près de moi, dans l'étroit chemin, sans 
me regarder, sans se préoccuper d'autre chose que de 
bien réciter et de bien marcher avec ensemble... 

<f Alors seulement je pus distinguer les paroles 
sous le rythme... Ce que disaient ces enfants, 
c'étaient des vers très simples où j'ai mis jadis pour 
les petits un peu de mon rêve et de mon cœur. Je 
me sentis troublé d'une émotion singulière. Il me 
sembla que le sol même de ma Provence maritime, 
que cette terre ardente et sonore où je dormirai un 
jour, me souhaitait la bienvenue et me parlait d'un 
avenir durable au cœur de ceux qui l'aimeront encore 
lorsque je ne la verrai plus ». 



62 PORTRAIT LITTÉRAIRE 

Cette gloire réjouit l'artiste qui voit dans la poésie 
autre chose qu'un amusement distingué : je veux 
dire une fonction sociale. Il sait que le vers allant 
frapper à la porte des consciences, peut y réveiller 
les forces du bien ou les instincts du mal. Voilà 
pourquoi il surveille sa pensée et songe, quand il 
écrit, à l'âme de ses lecteurs. « Jean Aicard, dit 
Chantavoine, n'a rien à excuser, rien à réparer de 
ce qu'il a écrit. Il n'a servi que les belles lettres et 
les bonnes lettres. C'a été toute son ambition, tout 
son rêve, — et ce rêve-là en vaut bien un autre, 
n'est-il pas vrai?- » (i) 

Jean Aicard est le poète de la Provence, le poète 
des enfants et des mères, le dernier des grands 
poètes idéalistes; tout cela, il l'oublierait volontiers 
pour ne se souvenir que de ceci : Ses vers répandus 
à travers le monde sont entrés dans la maison 
comme des amis, et, après avoir charmé les tout 
petits, ils ont consolé le père et la mère, les ont 
fortifiés, les ont aidés à vivre. 

J. C\LVET. 



(i) Henri Chantavoine, Journal des Débats^ 14 avril 1894. 



CHOIX 



DE 



POEMES 



LES JEUNES CROYANCES 



LES REBELLIONS 

et 

LES APAISEMENTS 

(1S67) 



A MA SŒUR 
Madame J,-L. 



Je pleurais ; tu me fis sourire ; 

En te voyant, je crus au Bien. 

De ton cœur fort mon cœur s'inspire, 

Et mon livre est aussi le tien ! 



(T>éàic&zt d.ts Jeunes croyances). 



A leur conviction dangereuse fidèles, 

Et prêts à tout souffrir pour leur rêve idéal. 

Les inspirés du Beau, les indignés du Mal, 

Tant qu'ils n'ont pas vaincu ne sont que des rebelles. 

(Épigraphe des Rébellions,) 



AMOURS 



De tout temps mes amours furent des songes vagues ; 
Je n'ai parlé tout bas qu'aux nymphes dans les bois, 
Et, sur le bord des mers, ces sirènes, les vagues, 
Me font seules vibrer aux accords de leurs voix. 

Mon âme est fiancée à l'humble solitude: 
Son chaste baiser plaît à mon front sérieux ; 
Je connais de profonds ombrages où l'étude 
A des charmes plus doux pour l'esprit et les yeux. 

Je suis l'amant rêveur des récifs et des grèves, 
L'insatiable amant du grand ciel inconnu; 
Je ne retrouverai la vierge de mes rêves 
Qu'en l'immortel pays d'où mon cœur est venu. 

La vertu de l'amour, l'homme en a fait un crime î 
Je ne veux pas aimer comme on aime ici-bas, 
Et ce cœur, façonné pour un élan sublime. 
Tant qu'il pourra monter ne se posera pas! 



68 JEUNES CROYANTES 

J'ai pourtant vu passer dans le vol de mes stances 
De blanches visions, filles de mon désir, 
Mais je n'aime d'amour que mes jeunes croyances: 
Espoir d'ans le printemps, et foi dans l'avenir! 



LES VIEUX VAISSEAUX 



Je regrette les vieux vaisseaux dont la voilure, 
Large et lourde, pendait du faîte au pied des mâts, 
Et leurs pesants rouleaux de toile dont l'amas 
Faisait fléchir l'antenne à l'immense envergure 

La marche du meilleur navire était peu sûre : 
On dépendait du temps, des saisons, des climats; 
Or^ restrait immobile aux' jours des calmes plats 
Et parfois on errait longtemps à l'aventure. 

Mais ils étaient si fiers les fins voiliers, si beaux, 
Quand leurs voiles claquaient comme de grands drapeaux, 
Puis s'enflaient tout d'un coup, souveraines et rondes! 

L'ombre autour d'eux tombait en longs plis sur les eaux, 
Et les voiles semblaient dans leurs courbes profondes 
Porter en soupirant l'espoir de nouveaux mondes! 



II 

POÈMES 
de 

PROVENCE 

(1874) 

Couronné par l'Académie Française 



A LA FRANCE 



Te t'aime, ô mon pays tout entier, sol gaulois. 
Dans tes cités, dans ton langage, dans tes lois, 
Dans tes somtres forêts de chênes et d'érables. 
Jusqu'en tes guis sacrés qui restent vénérables ; 
Souvent, ^n traversant la Seine, je suis pris 
De l'orgueil joveux d'être un passant dans Paris, 
Mais j'ai pour la Proviînce au ciel bleu la tendresse 
Qu'on a pour l'Italie et qu'on a pour la Grèce. 
Vieille Gaule à l'esprit attique, au cœur romain, 
Souviens-t'en : la Provence est l'antique chçmin 
Par oîi la race heilène et latine à ta race 
Apporta ses trésors de lumière et de grâce. 
L'exquise politesse, honneur de nos cités, 
L'art, la douce éloquence et toutes les beautés. 

(Dédicace des Pociiics de Provence.) 



PRELUDE 



Lorsque j'étais enfant, j'ai fait plus d'une fois, 
Comme tous mes égaux, l'école buissonnière. 
Le maître m'attendait : j'étais dans la rivière, 
Ou le long de l'étang, ou dans le petit bois. 

Temps perdu? Non, gagné, car j'apprenais 'des choses 
Que jamais ne me dit le professeur savant, 
Quand j'écoutais, furtif, le murmure du vent 
Et le frisson léger des bourdons sur les roses. 

Du soupir des blés mûrs, de la chanson du nid, 
Du bruit de l'eau perlant sur la branche mouillée, 
De tous les sens confus qui troublent la feuillée, 
J'apprenais l'art divin, le rythme et l'infini. 

Aujourd'hui, l'écolier des oiseaux, des cigales 
Et des roseaux penchés au bord des marais verts, 
Imite leur langage et, selon l'art des vers, 
Il décrit la campagne et les saisons égales. 



74 CHOIX DE POÈMES 

Répétant de son mieux les secrètes leçons 
Et le spectacle fort 'de la nature en sève, 
L'humble rêveur, content d'être encor leur élève, 
Vous ramène à l'école au milieu des buissons. 



A cette heure où. chacun parle de fin prochaine, 
Où la plupart, plaintifs, meurent d'un long ennui, 
Le poète, attristé des âmes d'aujourd'hui, 
Raconte la vertu patiente du chêne. 

En ce moment qui semble au monde le dernier, 
Oij l'on dit que déjà la conscience est morte, 
Il ne va pas chantant le désespoir: il porte, 
Comme gage de vie, un rameau d'olivier. 

Car il comprend qu'un verbe habite les écorces, 

Il devine dans tout l'exemple ou le conseil; 

Il sait qu'un grand espoir nous luit dans le soleil 

Et qu'un amour sans fin fait la chaîne des forces. 

Ah ! rien qu'en traversant, quand Avril est vainqueur, 
La prairie et les bois où tout vient de renaître, 
L'homme, à qui nul n'a dit l'esprit caché de l'être. 
Sent bien pourtant qu'un dieu lui passe dans le cœur! 



... Or les prés et les bois, les printemps que je chante 
Sont ceux du pays même où je fus écolier, 
Mon doux recoin de terre aimable et familier 
Où la mer vient baigner la colline penchante. 



POÈMES DE PROVENCE 75 

J'ai là, dans ma Provence, où les lauriers sont beaux, 
Mon foyer, mon arpent du sol de la patrie, 
Et je sens à ce nom ma pensée attendrie, 
Car là j'ai des amis et là j'ai des tombeaux. 



LA MORT DE L'AÏEUL 



Mon père est mort, voici vingt ans, à Vaugirard. 
Enfant, je n'ai pas vu partir le corbillard, 
Mais je sais la tristesse affreuse que dégage 
Ce char glacé portant les morts comme un bagage, 
Au milieu des passants affairés, et du bruit 
Des fiacres et des vieux hôtels qu'on reconstruit. 
Il gît dans un recoin du cimetière immense 
Sol où même le vent ne met point de semence. 

Son père, mon aïeul, est mort, voici vingt jours. 

Paris tua le fils : Paris fait les ans courts. 

Il rencontra la mort en poursuivant la gloire 

(O Paris, c'est toujours la même vieille histoire!) 

Tandis qu'au loin, là-bas, près des flots miroitants. 

Le vieillard l'espérait et comptait les instants. 

Son fils mort, il se dit: « C'est bien, j'attendrai l'heure.» 

Elle vint. Ne croyez pourtant pas que je pleure; 

Il est mort accablé par l'âge et disant: <( Dieu, 

(( Achevez-moi! Ma fille et toi, mon fils, adieu. » 



POÈMES DE PROVENCE 77 

Et puis il reprenait, gai: « Monsieur de Molière 

« Aimait les médecins, mon fils, à ma manière; 

(( Ils ne guérissent pas la vieillesse; la mort 

« Seule, sait tout guérir. » Le vieillard était fort; 

Lent à s'éteindre, il fit dans le calme un long somme; 

La mort en fut le rêve et prit enfin cet homme. 

Le soleil souriait dehors, clair et content; 

Puis, j'ai vu sur le seuil du jardin éclatant 

Une bière s'ouvrir, étroite et blanche couche. 

On descendit l'aïeul calme, entr 'ouvrant la bouche, 

Vénérable, endormi dans le dernier sommeil, 

Et ses chers cheveux blancs se jouant au soleil. 

Six rudes paysans, ôtant les blouses bleues, 

Pour porter le cercueil pesant durant deux lieues, 

Le prirent sur l'épaule, et d'un pas assuré 

Marchèrent devant moi sous le fardeau sacré. 

Des profonds oliviers tout surchargés d'olives 

Autour de nous fuyaient les pinsons et les grives; 

Pas de fleurs, mais partout la verdure; et la mer, 

Au loin, réfléchissant la pureté de l'air. 

On suivait en portarrt des branches -de verveine... 

J'ai moi-même versé sur lui la pelle pleine 

De terre molle oii luit le germe à découvert. 

Il dort dans un recoin du cim.etière vert, 

Et le vent marin chante en traversant les arbres, 

Provence, et ton soleil d'hiver chauffe les marbres. 

La Garde, i6 octobre 1872. 



LE RHONE 



Le Rhône est si profond, si rapide et si large, 
Que dans la grande Europe il n'a pas son pareil. 
Emportant des bateaux sans nombre avec leur charge. 
Il va roulant de l'or et roulant du soleil. 

Fleuve superbe ! il court, et, se jouant des lieues, 
Il atteint, lui qui sort des Alpes au cœur pur, 
La Méditerranée aux grandes ondes bleues, 
Et né dans la blancheur il finit dans l'azur. 

Un lac veut l'arrêter au sortir de la source; 
Il le divise, il passe, et le frère du Rhin 
Trouvant alors des rocs en travers de sa course 
Sous l'obstacle étonné creuse un lit souterrain... 

Reparais, reparais, tu n'auras plus d'obstacle: 

Le grand peuple de France attend tes vastes eaux, 

O fleuve: donne-lui le merveilleux spectacle 

Des pré^ fécondes et verts, sillonnés de ruisseaux. 



POÈMES DE PROVENCE 79 

La Suisse généreuse à la France te donne. 
Ta voix endort leurs fils au berceau, vieux géant. 
Le sang ne te plaît pas, à toi! Ta force est bonne, 
O fleuve, et comme un dieu tu passes en créant. 

Tu fais germer des bourgs, croître des capitales : 
Voici Lyon, Valence et la brune Avignon, 
Dont les filles gaîment, sur tes rives natales. 
Peuvent mêler le pampre aux nœuds de leur chignon. 

Car, pour mieux nous porter la joie et l'espérance, 
Tu fais verdir les ceps sur les coteaux penchants, 
Tu donnes de ta force à nos bons vins de France, 
Et tu fais naître ainsi des amours et des chants. 



Et tu passes, heurtant l'arche du pont qui bouge. 
Et l'on a peur de toi, tant, furieux et prompt, 
Aveuglément, comme un taureau qui voit du rouge, 
Sur les digues des quais tu vas donnant du front. 



Mais, ô le plus puissant des fleuves de l'Europe! 
Pourquoi donc laisses-tu défaillir ta vigueur. 
Lorsque près d'Avignon le mistral qui galope 
Te jette en s 'enfuyant le défi d'un vainqueur? 

Sans pouvoir t'indigner le mistral te devance... 
Ah ! tu voudrais marcher toujours plus lentement ! 
Et même, pour mieux voir le ciel de la Provence, 
Tu voudrais un seul jour n'être qu'un lac dormant. 



80 CHOIX DE POÈMES 

Car voici par essaims les belles filles d'Arles, 
Leurs cheveux couronnés du large velours noir, 
Le cœur pris au langage amoureux que tu parles, 
Qui sur tes bords charmants viennent rêver le soir ; 

Tu reflètes le ciel et leurs yeux, leur visage, 
Et leur sein rebondi comme un doux raisin mûr ; 
Et le mirage vert du riant paysage 
Frissonne renversé dans tes reflets d'azur. 

Mais tu n'es pas un lac, tu t'appelles le Rhône! 
Prouve donc, si tu peux, tes puissances d'amours; 
Assez d'alluvions roulent dans ton eau jaune 
Pour te faire un obstacle et prolonger ton cours: 

Arrange-toi! — C'est fait! le Rhône a fait une île. 
Il la prend à deux bras, la pousse au gouffre amer: 
C'est la Camargue; elle est immense, elle est fertile, 
Et toujours grandissante elle éloigne la mer. 

C'est bien, fleuve! L'effort est digne de ta gloire. 
Le but fût-il manqué, l'effort resterait beau; 
Mais l'heure est retardée où la mer doit te boire : 
Qui d'entre nous fera reculer son tombeau? 

Et maintenant là-bas, jusqu'aux grèves marines, 
Les chevaux, en Camargue, ardents, libres de mors. 
Sauvages, secouant à grand bruit leurs narines, 
Hésitent, effrayés, à boire sur tes bords; 

Et t'écoutant de loin, du fond des marais mornes, 
Les noirs taureaux, tes fils, des feux sanglants dans l'œil, 
Droits parmi les joncs verts moins aigus que leurs cornes, 
Reconnaissant leur père, en mugissent d'orgueil. 



LA FERRADE 



Les taureaux de Camargue, errant à l'aventure, 
Ardents comme autour d'eux la farouche nature, 
Heurtant leur corne aiguë au tronc des tamarins, 
Boivent à pleins naseaux, avec les sels marins, 
La force et l'âpre orgueil des libertés sauvages, 
Et parfois, dans les joncs désolés des rivages. 
On les voit, effarant les oiseaux d'alentour, 
Beugler vers l'infini leurs colères d'amour. 

Donc ils sont fiers, ils sont libres, et l'île est grande. 

Un jour il faut aller les prendre dans leur lande 

Et qu'ils sentent, vaincus, soumis au fer brûlant, 

La marque de leur maître imprimée à leur flanc. 

Des bouviers à cheval les lacent par les cornes, 

Puis les traînent, la honte emplissant leurs yeux mornes, 

Dans un cirque mal clos par des chars et des pieux. 

Le taureau lent promène autour de lui ses yeux. 
Dans un brasier le fer se chauffe à blanc. La foule 
(Car l'homme est curieux même du sang qui coule) 

4. 



82 CHOIX DE POÈMES 

Vient se presser autour du cirque trop étroit; 
Parfois cent spectateurs se hissent sur un toit. 
La Ferradeî On y vient d'Arles; c'est une fête. 

Les cornes en avant, baissant sa lourde tête, 

Le taureau fait entendre un mugissement sourd, 

Quand un jeune homme leste, au cou nerveux, accourt 

Et saisit à pleins poings ses cornes redoutables. 

A l'entour, sur les toits, sur les chars, sur les tables, 

On frémit. Le lutteur, se sentant regardé, 

Veut vaincre seul ; il veut, de sueur inonde, 

L'œil luisant à travers sa chevelure noire, 

Rouge, cambrant les reins et tordant la mâchoire, 

Arc-bouté sur ses pieds, d'un brusque mouvement 

Étendre tout du long l'animal écumant. 

Le noir taureau secoue en vain l'homme qu'il traîne; 

Il recule; on entend son pied creuser l'arène; 

Sa queue ondule; il souffle et gronde à chaque pas, 

Mais le dompteur le suit et ne le lâche pas. 

Et les femmes, d'un œil fixe, les lèvres pâles. 

Regardent en tremblant les deux superbes mâles. 

L'homme, un pied en avant, sent contre son genou 

Par instants s'appuyer le mufle chaud et mou. 

(( Hourrah, l'ami! tiens bon, mon homme! » On l'encourage 

Tandis que, maîtrisant l'animal fou de rage, 

Sur les cornes, leviers vivants, l'homme hardi 

Pèse; et l'ardent taureau qui résiste a roidi 

Son cou large où le sang afflue avec la force. 

La chemise en sueur moule les nœuds du torse. 

Les deux efforts se font équilibre un moment: 

Les champions égaux sont là, sans mouvement... 



POÈMES DE PROVENCE 83 

Oh ! comme alors le cœur vous bat, blondes et brunes ! 
On peut voir, au visage ému de quelques-unes, 
Quels doux prix obtiendra le jeune et beau vainqueur !... 

Soudain l'homme adroit cède, et d'un effort trompeur 
Dans le sens même où tend la résistance aveugle, 
Il abat le taureau qui s'allonge, et qui beugle 
Couché sous le genou de son fier ennemi. 

C'en est fait! — Le vaincu gisant ferme à demi 
Ses yeux pleins de regret de la lande m.arine, 
Puis, frémissant, soufflant du feu de sa narine, 
S'abandonne en silence aux morsures du fer. 
Deux fois déshonoré, dans sa force et sa chair. 



LES TAMBOURINAIRES 



Ils sont deux. Un enfant, tout ravi, les précède 
Et marche à pas comptés, fier de porter sans aide 
Un bâton que couronne un cercle horizontal 
Où l'on a suspendu des objets de métal, 
Montre et couvert, et puis des ceintures de soies, 
Les prix des jeux, ces prix qu'on appelle <( les Joies 
Parmi lesquels souvent reluit, fort engageant, 
Un saucisson à l'ail dans son papier d'argent. 
L'enfant m.arche et respire à l'ombre du trophée. 
Car n'ul souffle n'émeut l'atmosphère étouffée. 
Un homme enfin les suit, souriant et portant 
Une corbeille en paille à fond rose éclatant. 
Dès qu'ils ont pénétré sous la large avenue, 
Ils entament l'air gai d'une danse ingénue 
Qui s'avance et qui fait sourire encor parfois. 

L'aïeul sur les carreaux tambourinant des doigts. 
En bon ordre, le groupe est là, sur la terrasse; 
Les deux musiciens s'agitent, non sans grâce; 



POÈMES DE PROVENCE 85 

Chacun d'eux frappe sec le vibrant parchemin 
De la main droite, et fait jouer, de l'autre main. 
En soufflant de tout cœur, la musiquette vive 
Du galoubet, qui n'est qu'une flûte naïve. 
Long cylindre léger, le tambourin tremblant 
Sous la baguette noire au bout d'ivoire blanc, 
Suspendu par sa corde au bras qui tient- la flûte, 
A chaque coup frappé résonne une minute. 
Il frémit tout entier en de profonds accords. 
Suit la flûte en sourdine et marque les temps forts, 
Et cela fait un bruit de ménage en querelle. 
Deux voix parlent; tantôt c'est lui, tantôt c'est elle 
Qui domine, disant: <( Mais qui commande ici? » 
Et chacun tour à tour, par un mot radouci, 
Honteux d'être méchant, avec tendresse implore, 
Et l'un s'est tu déjà que l'autre gronde encore... 
Ainsi le tambourin vibre encore à la fin, 
Quand la flûte a jeté son cri suprême et fin. 

Les enfants tout joyeux, les servantes alertes 
Paraissent les premiers aux fenêtres ouvertes ; 
La dame vient ensuite, et le maître du lieu ; 
Le porteur de corbeille alors, grave, au mili«.u 
Du groupe pavoisé des pieds jusqu'à la tête, 
Demande « quelques sols pour les frais de la fête », 
Et tend, d'un air ami, sa corbeille en avant 
Dont les rubans, drapeaux mignons, vibrent au vent. 
Dès qu'une pièce tom.be au fond de la corbeille. 
Le tambourin content s'exalte, et s'émerveille 
Du don trop généreux qu'on fait aux villageois, 
Mais la petite flûte alors, haussant la voix, 
Exprime qu'après tout l'offrande est peu de chose. 



86 CHOIX DE POÈMES 

Qu'on n'emplira jamais le joli panier rose, 
Et que le tambourin avec son a grand merci » 
L'étonné, et qu'on n'est pas obséquieux ainsi. 
Le tambourin répond: Paix! paix! petite folle! 
Et, voulant à tout prix lui couper la parole, 
Il redouble d'entrain et force les accords, 
Puis, las enfin, s'éloigne, et Ton entend alors 
Décroître à travers champs la charmante dispute 
Du tambourin qu'on sait l'amoureux de la flûte. 

Les quêteurs de ce pas vont chez le paysan 
Qui, les voyant venir, se dit: Allons-nous-en! 
Et monte à la (( fénière » odorante, et s'enferme. 
Les demandeurs sont là, debout, devant la ferme. 
La querelle éternelle et tendre va son train 
De la flûte bavarde avec le tambourin. 
Et les musiciens marquent le pas sur place. 
A force de souffler, le sang monte à leur face, 
Et tout suant, gonflant la joue, ils font si bien 
Qu'ils excitent les cris éclatants du gros chien 
Qui, toujours aboyant, la gueule toute large, 
Fuit, s'approche, recule et revient à la charge. 
L'enfant, qui n'est plus fier, tremble de tout son corps; 
Les ^eux musiciens s'épuisent en efforts; 
L'enfant crie en pleurant, et l'homme au panier rose, 
Avec de gros jurons, heurte à la porte close. 
Pendant qu'au « fénestron » tout obstrué de foin. 
De ce vacarme affreux et gai — joyeux témoin, 
Se tient coi, si content qu'il en rit en silence. 
Le fermier, qui maudit les impôts et la danse; 
Et sous du foin qui bouge on pourrait entrevoir, 
Malin et tout brillant de plaisir, son œil noir. 



A VIRGILE 



O précurseur naïf et doux de l'Evangile, 
Poète aimant, vieux maître immortel, ô Virgile, 
J'étais encore enfant quand sous le ciel du Nord 
J'ai respiré la brume et les brouillards de mort; 
L'école m'enfermait, triste comme une cage, 
Et, dans mon jeune exil, fiévreux et sans courage. 
Ouvrant tout grands mes yeux, étonné de souffrir. 
D'un regret de soleil je me sentis mourir. 
Pourtant dès qu'on eut mis entre mes mains ton livre, 
Consolé pour un jour, je me pris à revivre. 
Car j'avais reconnu le natal horizon, 
Les figuiers décorant le seuil de la maison, 
L'ail odorant broyé pour nos tables frugales. 
Les pins au grand soleil résonnant de cigales, 
Les raisins mûrs, les fruits dorés de l'oranger. 
Le vif chevreau que suit du regard le berger 
Couché dans l'antre frais d'où sa paresse veille, 
Et le bourdonnement endormeur de l'abeille. 
Et la flûte du pâtre apprenant à nos bois 
A redire le nom qui tremble dans sa voix... 



88 CHOIX DE POÈMES 

Tout le jour, jusqu'à l'heure où du haut des montagnes 
L'ombre tombant plus longue envahit les campagnes, 
Ce chant rustique, fait du ramage des eaux, 
De la plainte du vent traversant les roseaux. 
D'un bruit de papillons voltigeant sur des roses, 
Évoque les gaîtés et les larmes des choses. 
Alors, je souriais, ô grand poète ami, 
Comme un enfant, bercé par sa mère, endormi, 
La joue humide encor d'un chagrin qui s'achève, 
Sourit de la chanson qui fait naître un beau rêve! 



LE LAURIER DU PAYS NATAL 



O Provence natale, et toi, Toulon, ma ville, 

Interrogeons-les tous, de Ronsard à Banville: 

(( Poètes, qu'êtes-vous? » et tous vont s'écrier: 

« Des chercheurs qui vivons pour l'amour du laurier, 

Des marcheurs éternels, voilà ce que nous sommes, 

Et partout, dans les bois, sur les monts, chez les hommes, 

Nous allons poursuivant l'idéal rameau d'or; 

Quand nous l'avons conquis nous le cherchons encor, 

Car dans la gloire, grand laurier toujours en sève. 

Où l'on cueille une branche un plus beau jet s'élève 

Et le désir revient aussitôt dans nos cœurs 

Du laurier d'or, souci renaissant des vainqueurs. » 

Or, je fuyais Paris, j'étais aux bords du Rhône 
Qui, roulant des flocons d'écume en son eau jaune. 
Chante et devient joyeux de l'azur provençal: 
<( Salut, disais-je, ô sol labouré du mistral, 
Arbres que du soleil en poussière enveloppe; 
Salut, fleuve, le plus terrible de l'Europe, 



90 CHOIX DE POÈMES 

Qui sais trouver ici des murmures d'amour! 

O mon pays, voici ton enfant de retour. 

Je viens de me mêler aux chercheurs de chimère... 

Mon peu de gloire était tellement éphémère 

Que déjà des amis nouveaux que j'ai là-bas 

De mes vers qu'ils aimaient ne se souviennent pas. 

Accueille-moi d'un beau sourire, ô terre aimée; 

Je veux oublier tout, même la renommée, 

Et n'aimant plus que toi, je veux, pour m'accueillir, 

Entendre tes joyeux tambourins tressaillir. » 

A ces mots, une voix lointaine encor s'avance. 

Fraîche, jeune, chantant: « Beau soleil de Provence... » 

Et bientôt, un bouquet sauvage dans sa main. 

Une fille aux grands yeux passe sur le chemin*. 

La paysanne vient de la forêt prochaine; 

Ses durs cheveux sont noirs comme un charbon de chêne 

Une tresse au hasard déroulée et qui pend, 

Sur son sein de charmeuse a l'air d'un noir serpent; 

Elle va les pieds nus, tranquille et solitaire. 

Brune (un autre l'a dit) comme la bonne terre, 

Elle va ; ses grands yeux, où rêve un amour pur, 

Comme ceux de Pallas Athénè sont d'azur, 

Et comme aussi les flots où se baigne l'Attique; 

Moi, j'admire étonné cette figure antique, 

Car noble est sa démarche ; et, souple au gré des vents, 

Sa robe sur son corps se moule en plis vivants. 

Une enfant d'Arzanno te sembla la Bretagne, 
O Brizeux! Celle-ci, venant de la montagne 
Cueillir son gros bouquet de thym, de genêt d'or. 
D'olivier pâle et que sa fleur pâlit encor, 



POÈMES DE PROVENCE 91 

De plantes aux parfums ardents qui font qu'on aime, 
Celle-ci me sembla la Provence elle-même. 
Bientôt elle passait près de moi, détachant 
De son bouquet, sans même interrompre son chant, 
Un brin de laurier vert, et d un geste superbe 
Elle me le lançait, devant mes pas, dans l'herbe ; 
Puis, avant d'être au loin, se tournant à demi. 
Elle me saluait d'un beau regard ami... 

O Provence, c'est donc ainsi que tu m'accueilles! 

\di, ton brin de laurier vivace aux belles feuilles, 

Avec un long orgueil je le conserverai; 

Il me restera cher; il m'est deux fois sacré. 

Car il est glorieux, car ton soleil le baise. 

Contrée au ciel d'azur, belle fille française! 

Car il croît près des flots parmi les myrtes verts, 

Sur les coteaux dorés que je chante en mes vers, 

Où me sourit encor mon enfance première. 

Où mon aïeul mourant regretta la lumière. 

Où, mes jours accom.plis, toujours vert, toujours beau 

En plein sol, il pourra grandir sur mon tombeau. 



L'AME DU BLE 



En juin, on voit sortir de terre, germe obscur, 

Une larve bizarre et qu'étonne l'azur, 

Ayant l'aspect d'un ver et des rudiments d'ailes. 

Telles sont tout d'abord les cigales nouvelles. 

Mais bientôt, s'enfantant soi-même avec effort, 

De sa légère peau morte l'insecte sort, 

Frais, humide, étalant ses quatre ailes ouvertes. 

Tout vert com.me les blés aux belles tiges vertes. 

Il ne sait pas chanter ni s'envoler encor : 

Le chant divin viendra plus tard, avec l'essor. 

En attendant, sous l'herbe et parmi les feuillées, 

La cigale, buvant au creux des fleurs mouillées, 

Rampe, évitant le bec du moineau trop hardi, 

Et se chauffe immobile au soleil de midi. 

Le blé ne grandit plus, mais il est vert encore; 
Il boit l'éclat du jour torride, — et s'en colore: 
Tel l'insecte devient jaune et blond, puis pareil 
Aux épis roux et chauds pénétrés de soleil; 



POÈMES DE PROVENCE 93 

Le feu vivifiant affermit son corps frêle, 
Et, donnant leur vigueur aux nervures de l'aile 
Qui deviennent d'un noir intense de velours, 
Tend la membrane molle et fine des tambours 
Qui trembleront bientôt de notes musicales, 
Et que nos bruns enfants, tourmenteurs de cigales, 
Sous les écailles d'or du ventre, savent voir 
Luire en elles, polis comme un double miroir. 

O mystère charmant surpris sous vos écailles! 
Nul n'a vu votre sang en vous ni vos entrailles, 
Cigales; vous n'avez rien en vous de caché, 
Rien que votre instrument à vous-même attaché î 
Vous n'êtes qu'une voix, qu'une chanson vivante; 
Et lorsque la moisson, par le mistral mouvante, 
Comme notre mer blonde ondule sous l'azur, 
Alors, mûres aussi, vous, âmes du blé mûr, 
Pareilles aux épis, brûlantes et dorées. 
Vous chantez la lumière et les moissons sacrées;... 

Silence ! près de nous la cigale a chanté ; 
Elle est là, sur ce pin jaunissant de Tété; 
Voyez: elle s'écoute, heureuse; elle travaille. 
Puisque de ses longs cris tout son être tressaille ; 
En extase, attentive, elle ne nous voit pas ; 
Mais tout à coup, ayant entendu notre pas. 
Elle nous a compris, et, par instants muette, 
A s'enfuir brusquement, furtive, elle s'apprête... 
Nous la gênons ; elle aime à chanter sans témoin ; 
Et, — quand elle se tait, — on peut ouïr au loin, 
Bruit qui monte et s'abaisse en strophes inégales, 
Le tronc rugueux des pins résonner de cigales. 



94 CHOIX DE POÈMES 

C'est la maturité des blés qui chante ainsi. 

L'épi, sous les rayons incandescents roussi, 
Froissant l'épi voisin, craque, et la moisson mûre. 
Ne pouvant pas chanter sa gaîté, la murmure, 
Et ravive, adoucit et renfle tour à tour 
Son bruit que la cigale imite tout le jour, 
Surtout à l'heure ardente où l'ombre bleue est tiède, 
Où la mouche revient au dormeur qu'elle obsède, 
Où le silence en'^n plane avec le sommeil 
Dans un vent doux et lourd tout chargé de soleil. 

Un jour les blés criants tombent sous les faucilles : 

Les cigales encor font éclater leurs trilles, 

Et leurs cris déchirants répètent un adieu 

A la chaleur du ciel étincelant et bleu... 

Les moissonneurs lassés maudissent ces pleureuses... 

Et plus tard, quand les champs sont livrés aux glaneuses 

Et quand sur l'aire on voit, du soleil dans les crins. 

Les chevaux piétiner l'épi gonflé de grains, 

La cigale confie, avant que de se taire, 

Blé vivant, sa semence immortelle à la terre. 

Près de l'aire parfois un tas de gerbes d'or 
Sous les souffles errants frissonne et parle encor. 
Mais déjà l'on n'entend qu'à de longs intervalles 
L'hymne d'été, le bruit des blés et des cigales; 
Et quand la paille est vide et qu'un vent assoupi 
Chasse en fins tourbillons les restes de l'épi. 
Quand gisent les blés morts au fond des granges pleines, 
La cigale aussi meurt... jusqu'aux moissons prochaines. 



LETTRE A SULLY PRUDHOMME 



Oui, jeune maître, après tant de vieux devanciers, 

Je dis aussi les champs, les labeurs nourriciers, 

Les moissonneurs coupant les blés, liant l'es gerbes. 

La vendange dansante et les taureaux superbes 

Paissant en liberté les pâturages mous, 

Puis domptés par l'adresse et ployant les genoux; 

J'ai dit le tambourin qui bourdonne aux oreilles 

Comme toute une ruche où rentrent les abeilles ; 

Et les propos sur l'aire après l'ardeur du jour; 

Et les bals dans la nuit, propices à l'amour; 

Et j'ai dépeint aussi l'activité des villes, 

La mer soumise au port et, sous les vents serviles, 

Les bateaux sillonnant l'infini de la mer; 

Un cycle de saisons, printemps, automne, hiver. 

Et l'été blond, après ces époques égales, 

Ramenant la chanson divine des cigales. 

Ah ! c'est que trop longtemps le spleen, le pâle ennui 
Venu du Nord brumeux qui nous tue aujourd'hui, 



96 CHOIX DE POÈMES 

La molle rêverie alourdissant les têtes, 

Ont été célébrés dans les vers des poètes; 

On est las de ce mal dont Byron languissait; 

Toi, ta tristesse active a fait honte à Musset; 

Ta douleur qui sourit ressemble à l'espérance; 

Tu sais si tendrement exprimer la souffrance 

Qu'au charme de ta voix on se sent consolé; 

Ton cœur n'est pas cruel pour être désolé; 

Triste mais courageux, tu saisis en toi-même, 

Afin d'en composer ton suave poème, 

D'intimes sentiments, mystérieux et doux. 

Que les mots créateurs nous révèlent en nous; 

Dans une forme heureuse, avec art nuancée, 

Tu fixes l'infini fuyant de la pensée; 

Tu n'as pas, satisfait de chanter en rêvant, 

Jeté des cris confus comme les cris du vent, 

Ni répandu ton âm.e en vains soupirs moroses ; 

Tu n'as jamais souffert sans en chercher les causes. 

Qui donc se sent heureux sans y penser? l'oiseau. 

Qui pleure sans savoir? Pascal dit: le roseau. 

Pendant que l'oiseau chante et que le roseau vibre. 

Toi, tu penses: tu sais souffrir en homme libre, 

Et c'est un beau spectacle, une douleur d'où sort 

Comme un conseil de vivre indépendant et fort. 

Ami, tandis que toi, consolant, bien que triste. 
Tu montres la Pensée à qui rien ne résiste, 
Explorant l'âme humaine et domptant à son tour 
Ce qui la maîtrisa, tristesse, joie, amour, 
Moi je dis simplement l'azur, les blés, les roses... 
Un espoir vient en nous du spectacle des choses. 



A JEAN AICARD 



SONNET 



Tu nous as rapporté de ton pays natal 
Ce qui nous manque ici, l'air, le jour et la flamme; 
Ton poème réchauffe et colore notre âme 
Comme un reflet brûlant d'azur oriental. 

Tu nous montres, à nous qui la connaissons mal, 
Ta Méditerranée où la vague se pâme 
Sous un ciel triomphant dont la splendeur proclame 
Avec des clairons d'or les droits de l'Idéal! 

Disciple harmonieux de l'antique cigale, 

Je ne te saurai rendre aucune joie, égale 

A la sereine ivresse où m'ont plongé tes vers; 

N'en fais que de pareils ou n'en fais jamais d'autres; 
Plains et n'imite pas la tristesse des nôtres 
Où ne se sont mirés ni les cieux ni les mers. 

Sully Prudhomme. 

Paris, 8 mars 1874. 

5 



A LA CIGALE 



Je suis le noble insecte insouciant qui chante, 
Au solstice d'été, dès l'aurore éclatante, 
Dans les pins odorants, mon chant toujours pareil 
Comme le cours égal des ans et du soleil. 
De l'été rayonnant et chaud je suis le Verbe, 
Et quand, las d'entasser la gerbe sur la gerbe, 
Les moissonneurs, couchés sous l'ombrage attiédi. 
Dorment en haletant des ardeurs de midi, 
Alors, plus que jamais, je dis, joyeuse et libre, 
La strophe à double écho dont tout mon être vibre, 
Et tandis que plus rien ne bouge aux alentours, 
je palpite et je fais résonner mes tambours; 
La lumière triomphe, et, dans la plaine entière, 
On n'entend que mon cri, gaîté de la lumière. 
Comme le papillon, je puise au cœur des fleurs 
L'eau pure qu'y laissa tomber la nuit en pleurs. 
Je suis par le soleil tout-puissant animée; 
Socrate m'écouta; Virgile m'a nommée; 



POÈMES DE PROVENCE 99 

Je suis l'insecte aimé du poète et des dieux; 

L'ardent soleil se mire aux globes de mes yeux; 

Mon ventre roux, poudreux comme un beau fruit, ressemble 

A quelque fin clavier d'argent et d'or, qui tremble; 

Mes quatre ailes aux nerfs délicats laissent voir, 

Transparentes, le clair duvet de mon dos noir. 

Et, comme l'astre au front inspiré du poète, 

Trois rubis enchâssés reluisent sur ma tête. 



VJniversJtas ""n 
BIBLIOTKECÂ ) 



LES TROIS RUBIS 



(( Trois rubis enchâssés reluisent sur ma tête. » 

Ainsi j'ai fait parler la cigale. — <( O poète! 

« Il faudra corriger ce vers, quoique charmant. 

(( Ces trois fleurons d'honneur sont trois yeux, simplement. 

(( L'insecte porte au front trois yeux supplémentaires. » 

O cigale sacrée ! êîre plein de mystères, 

Quoi ! ce n'est point assez d'être un corps idéal, 

Un petit et léger instrument musical. 

Où la vie abondante entre avec la lumière, 

Un fin chef-d'œuvre ayant juste assez de matière 

Pour que l'air, à ton gré vibrant, se change en sons! 

Quoi! ce n'est point assez, pour prix de tes chansons, 

Que les dieux t'aient créé si semblable aux dieuxmême 

Il faut que les rubis qui font ton diadème. 

L'astre triple étoilant ton front, cigale d'or, 

Il faut que ta parure enfin te serve encor 

A voir mieux les forêts de pins, la mer féconde, 

Le grand soleil, par qui tout a vie en ce monde, 

Et tu portes au front,, cigale chère aux dieux. 

Un triangle de trois joyaux qui sont des yeux) 



AUX CIGALES APOCRYPHES 



DE JEAN DE LA FONTAINE 



O poètes mauvais, vous faites tort aux bons ! 
Ridicules faucheux qui voyagez par bonds, 
Ailés, mais cependant montés sur des échasses, 
Sauterelles des prés, longs insectes voraces. 
Vous que l'on vit parfois vous entre-déchirant, 
Quoi, c'est vous, ô fléau des moissons, que l'on prend 
Pour les cigales d'or, ces chanteuses frugales! 
En vain vous essayez d'imiter mes cigales: 
Vous n'avez pas au cœur une lyre d'argent! 
Hélas! vous irritez l'auditeur indulgent 
Avec les bruits stridents de scie ou de crécelles 
Que font vos corselets craquant contre vos ailes, 
Et vous déshonorez, destructeurs de blés verts, 
O vous que La Fontaine a flétris par ses vers, 
Plagiaires honteux, voleurs de renommée, 
Les poètes divins et la cigale aimée. 



LA FOURMI ET LA CIGALE 



La fourmi dit à la cigale : 

« Quand cesseras-tu ta chanson, 

« O paresseuse sans égale, 

(( Et que ne fais-tu ta moisson? 

(( Vois tout ce qu'en mon trou j'emporte; 

« Viens avec moi, tu me verras 

« Enfouir mes bons grains, de sorte 

(( Que sous terre ils ne germent pas. » 

La cigale lui dit: (( Sous terre, 

« J'ai vécu longtemps loin du jour: 

« Là, travailleuse et solitaire, 

(( J'ai préparé mon chant d'amour; 

(( Là, j'appris, des germes en sève, 

« Les secrets du sillon troublé, 

(( Et je préfère un grain qui lève 

(( A tes greniers oi^ meurt ton blé. » 



LA CAPTURE 



Quoique ébloui du grand horizon radieux, 

Un roseau dans sa main, l'enfant, de tous ses yeux, 

Cherche dans l'amandier la cigale qui chante: 

« Je la vois ! » Alentour, naïvement méchante, 

La troupe des bambins espère et parle bas. 

Lui, tend son grand roseau sans avancer d'un pas ; 

La cigale se tait, mais, rêveuse, il lui semble, 

En ce roseau, qui dans la main de Tenfant tremble, 

Voir un brin d'amandier qu'agite un peu de vent; 

L'enfant siffle, et bientôt sur le roseau mouvant 

Qui vient de la frôler la cigale se pose, 

Distraite par le doux siffler de l'enfant rose 

Qu'échauffent le soleil, l'espoir et le plaisir. 

La voilà ! Les enfants voudraient tous la saisir, 

Mais chut ! il faut mener à bout la grande ruse ! 

Et, suivi de la bande entière qu'il amuse, 

L'enfant, sifflant toujours une gamme d'oiseau, 

Porte, silencieuse au sommet du roseau, 

La cigale qu'il va surprendre, ainsi charmée, 

Dans la subite nuit de la maison fermée. 



A LA CIGALE 



Homère a comparé !e charme de ta voix, 
Quand tu vibres posée au faîte des grands bois, 
A l'éloquence auguste et pleine de sagesse 
Des vieillards discourant entre eux; toute la Grèce 
T'aimait: Anacréon te dit semblable aux dieux, 
Et Socrate et Platon trouvaient mélodieux, 
Aux bords de l'Ilyssus et sous les lauriers-roses, 
Tes chants, écho du bruit universel des choses. 
Virgile en un beau vers fixa ton nombre d'or, 
Et le tendre Chénier modulait hier encor, 
Pour toi, son vers pareil au noble vers antique. 
Cependant, citadin ou travailleur rustique. 
Par les grands jours d'été, plus d'un dit aujourd'hui 
Que ta voix monotone exhale un long ennui... 
Cigale, plaignons-les. L'Hymette, à leurs oreilles. 
Est plein d'un importun bourdonnement d'abeilles: 
Plaignons-les. Ils n'ont pas ce luth intérieur 
Qu'un soupir même anime et fait trembler au cœur, 
Et jamais le seul bruit d'une voix cadencée 
N'éveille en eux l'écho divin de la pensée. 



DERNIER SOIR 



Bien d'autres avant moi firent ce simple vœu: 

Sous le ciel de Provence, éternellement bleu, 

De mourir en été, les fenêtres ouvertes, 

Tandis qu'aux alentours, au bout des branches vertes 

Que le soleil couchant transperce d'un trait d'or, 

Les cigales en chœur répéteront encor 

Leur chant rythmé, pareil, dans l'ombre solennelle. 

Aux palpitations de la vie éternelle. 



III 

LA CHANSON 

de 

L'ENFANT 

(1875) 

Couronné par l'Académie Française 



La Muas, un jour, le cœur navré de nos querelles, 

Fuyait ce monde vicieux; 
Belle et triste, elle ouvrait déjà ses grandes ailes, 

Prête à remonter dans les cieux... 



Mais elle s'arrêta — clémente au monde infâme 
Oii l'homme à l'homme est ennemi — 

Parce qu'elle avait vu, bercé d'un chant de femme, 
Sourire un enfant endormi. 



(La Chanson de T Enfant.) 



FILLE OU GARÇON 



Vous vouliez une fille et le ciel vous envoie, 

Jeune mère, un petit garçon; 
Mais quand l'enfant est là, fille ou garçon, la joie 

Entre avec lui dans la maison. 

Une fille ! Et déjà vos tendresses de femme 
Lui préparaient les doux conseils... 

Puisqu'un garçon vous vient, ne formez pas son âme 
D'éléments tout à fait pareils. 

Les hommes, appelés aux luttes de la vie, 

Ont besoin d'être courageux; 
Vous laisserez ce fils courir à son envie 

Les premiers périls d'ans ses jeux. 

N'allez pas vous forger d'inutiles chimères 

Qui seraient cruelles un jour; 
Ce n'est que tout petits qu'ils sont vraiment aux mères : 

Ils grandissent pour l'autre amour. 



110 CHOIX DE POÈMES 

Vous avez un garçon : laissez les espérances. 

Instruisez-le de votre mieux 
A n'être pas surpris des plus grandes souffrances 

Qui toutes sont faites d'adieux. 

Qu'il ne sente pas trop les soins de la famille, 
Qu'il n'en soit pas comme enchaîné; 

N'allez pas lui donner une douceur de fille! 
C'est un garçon qui vous est né ! 

Mères, je les connais, ces hommes, quoique braves, 
Que les mères ont fait trop doux; 

Ils sont toujours blessés, cœurs faibles et suaves 
Où pénètrent les moindres coups; 

Et quand vient le moment, sans amis, sans caresses, 
Oii c'est tout seul qu'or^ doit souffrir, 

Ces hommes ont en eux de plaintives tendresses 
Dont ils achèvent de mourir. 

Si vous voulez les voir heureux et les voir vivre. 

Mères, ne vous y trompez pas. 
Retenez ce conseil triste, mais qu'il faut suivre: 

Détachez vos fils de vos bras. 

Madame, vous pleurez?... Mais c'est là, nobles femmes, 

Le sublime de votre amour, 
Qu'il faille encor souffrir pour leur créer leurs âmes 

Plus que pour leur donner le jour. 



DETACHEMENT 



« C'est le sang de mon sang, c'est la chair de ma chair; 

(( Je l'attends et je l'aime. 
(( Ah! je sens qu'il tressaille et qu'il m'est déjà cher! 

(( C'est un autre moi-même. » 

... Pas d'accord plus intime et pas d'amour plus grand. 

Mais enfin, joie amère! 
L'enfant naît; en naissant il pleure: il se comprend 

Séparé de la mère. 

Désormais chaque jour tu t'en éloigneras; 

Laisse que demain vienne... 
D'abord elle te prend sur son cœur, dans ses bras; 

Ta vie est encor sienne; 

Elle t'a ; tu la suis où va sa volonté ; 

De tes lèvres vermeilles 
Tu pends à son sein mûr — où tu bois sa beauté — 

Comme la grappe aux treilles. 



112 CHOIX DE POÈMES 

Puis te voilà, nourri du plus pur de son sang, 

Déjà lourd, baby rose; 
Déjà dans ton berceau ta mère, en gémissant, 

Plus souvent te dépose. 



Et là, tu sens encor, même au fond du sommeil, 

Que ton âme est suivie 
Par le doux bercement régulier, tout pareil 

Au souffle de sa vie. 



Là tu te meus encor par elle, à son désir ; 

Elle inspire ton somme; 
Mais demain tu voudras marcher, — c'est ton plaisir, 

Etre à terre, être un homme! 



La mière en a pleuré; mais l'enfant à l'envi 
Va, gauche et plein de grâce. 

De sa mère inclinée à son père ravi 
Qui se baisse et l'embrasse. 



S'il ne s'écarte pas, dans ce premier chemin, 
C'est qu'il chancelle encore; 

Mais, hélas! il voudra courir, vienne demain, 
Vers tout ce qu'il ignore. 



Hier l'enfant, sans répondre, entendit ton appel, 

O mère désolée; 
II était, sans rien dire, allé seul, le cruel. 

Tout au bout de l'allée! 



LA CHANSON DE L'eNFANT 113 

Il s'éloigne, il te fuit, te dis-je, à chaque pas; 

Le temps te le dérobe ; 
Il refuse ta main, lui qui ne lâchait pas, 

Hier, les plis de ta robe. 

Les enfants sont un jour trop grands pour les berceaux; 

Les fleurs sont éphémères; 
Et dans les nids d'antan il n'y a plus d'oiseaux.,. 

C'est le souci des mères. 



ELOIGNEMENT 



C'en est fait! il est grand, son âge vous sépare; 

Il n'est plus sa mère, il est lui; 
Ton cher trésor, couvé longtemps, ô mère avare, 

Tu dois le livrer aujourd'hui. 

Il vécut de ton souffle et partagea ton âme; 

Il fut ta chair, il fut ton sang! 
Et voilà que ce fils désormais, pauvre femme, 

Va vivre seul, va vivre absent! 

Hier il marchait encor dans les plis d'e ta jupe 

Et tu le tenais par la main... 
Aujourd'hui son départ prochain te préoccupe: 

Hélas! où sera-t-il demain? 

Le collège l'attend; la prison va le prendre 

Où les maîtres parlent latin : 
Adieu l'enseignement premier de ta voix tendre, 

Qu'ouvrait le baiser du matin! 



LA CHANSON DE l'ENFANT 115 

Quoi! séparés! Grand Dieu! S'il te prenait l'envie 

De le voir, tu ne pourrais pas! 
Les cruels en deux parts ont divisé ta vie: 

La meilleure est en lui là-bas. 



Adieu les bruits, les cris dont ta chambre était pleine 

Et dont tu le grondais parfois; 
Le silence s'est fait. Tu te souviens à peine 

Du son bien-aimé de sa voix. 



Mais à l'heure des jeux, tu vas, tu le demandes; 

On l'appelle, il s'en vient courant; 
Tu gonfles de gâteaux ses poches toutes grandes 

Et tu lui parles en pleurant: 

Travaille-t-il beaucoup? Il est triste sans doute? 

Qu'a-t-il fait durant ce long jo^r? 
Mais lui reste immobile et distrait: il écoute 

Les cris des joueurs dans la cour. 

Quand tu t'émeus pour lui sa froideur te chagrine 
Il n'est plus à toi, rien qu'à toi! 

Et tu sens s'arracher ton cœur de ta poitrine... 
Pourquoi pâlir? c'est une loi. 

C'est une loi qu'il faut que la force lui vienne; 

Pourquoi le regretter toujours, 
Ce temps où ta faiblesse était encor la sienne? 

L'ordre éternel poursuit son cours. 



116 CHOIX DE POÈMES 

C'est en vain que parfois tu le prends, tu le presses 

Contre ce sein qui l'a nourri; 
Tu rapproches son front du tien par ces caresses, 

Vois-tu, mais non pas son esprit. 

Son esprit flotte ailleurs, au loin, comme la graine 
Loin de son arbre, au gré du vent... 

Ahî ce cri des joueurs qui l'attire et l'entraîne, 
Tu dois l'entendre encor souvent! 

Tu les maudis, ces voix, ô mère désolée, 

Qui prennent ton fils dans tes bras! 

Quand sonnera l'appel de la grande mêlée, 
Alors tu les regretteras. 

Or, le devoir, après le jeu, le sollicite; 

Il rêve à son futur état; 
îl change d'air, d'allure... Oh! comme il grandit vite! 

Il est orateur ou soldat... 

Qu'il aille donc! — Mais va, fatigués des chimères. 
Ils reviennent tous quelque jour, 

Regrettant les berceaux, redemander aux mères 
La grande paix de leur amour. 



COLIN-MAILLARD 



Un enfant frêle et blond, dont la mine éveillée 
Laisse voir des pâleurs, quoiqu'un peu barbouillée, 
Conduit le pauvre aveugle et marche à petits pas. 
A l'angle du chemin ils vont s'asseoir, là-bas. 
Muets, l'un contre l'autre, et jamais ne demandent; 
Ils ne poursuivent pas notre aumône, ils l'attendent. 
Il faut les plaindre, enfants; ils sont si malheureux! 
Et c'est touchant de voir comme ils s'aiment entre eux, 
Et de voir ce garçon de huit ans, dont l'enfance 
Aurait encor besoin de guide et de défense, 
Si petit! attentif aux pierres du chemin, 
Surveiller un vieil homme et lui donner la main. 

Le sourire à la lèvre ou les pleurs sur la joue, 
Fils de pauvre ou de riche, il faut qu'un enfant joue; 
C'est pourquoi, l'autre jour, l'enfant pâle à l'œil bleu 
Avait naïvement imaginé ce jeu 
De courir tout autour de l'aveugle débile 
Qui, sur la terre assis, posant là sa sébile, 



118 CHOIX DE POÈMES 

A droite, à gauche, vite, étendant les deux bras, 
Cherchait à le saisir selon le bruit des pas. 
L'enfant, que chaque erreur du pauvre aveugle amuse, 
S'éloigne plusieurs fois d'un petit air de ruse, 
Sur la pointe du pied, sans souffler, doucement, 
Et le vieillard écoute, immobile un moment... 
Puis, troublé tout à coup d'un si profond silence, 
Il appelle!... l'enfant rit alors et s'élance, 
Accourt et vient tomber dans les bras du vieillard ; 
Et l'aveugle riait d'être colin-maillard! 

Moi, j'admirais l'enfant, dont la candeur suprême 
Peut jouer, sans l'accroître, avec la douleur même, 
Et qui fait naître, au cœur d'un malheureux pareil, 
La gaieté, le bon rire et l'oubli du soleil! 



LE CHAUME 



Pas de fleurs; la moisson avait pris dans ses gerbes 

Les bleuets aux yeux bleus, 
Et le chaume restait — plein de mauvaises herbes — 

Sur un sol rocailleux. 

Et l'enfant, roi du parc immense, un vrai royaume, 

Devant ce dur chemin, 
Voyant que je voulais traverser l'âpre chaume, 

Abandonna ma main. 

« Viens, » lui dis-je. L'enfant refuse et moi j'insiste. 

Lui, les pleurs l'étouffant. 
Répète: « Pas par là ! — Pourquoi? — L'herbe est trop triste î 

— Ah! malheureux enfant! 

« Que dis-tu? D'oij viens-tu? N'es-tu pas fils des hommes? 

De leur limon pétri? 
Tu ne connais donc pas l'argile dont nous sommes! 

Quel lait t'a donc nourri? 



120 CHOIX DE POÈMES 

« Te voilà refusant de marcher dans ma vci:5 
Parce qu'elle est sans fleurs! 

Penses-tu que la vie est une longue joie? 
Ignores-tu les pleurs? 

« Penses-tu que les champs, les bois, toute la terre, 
Ne soient qu'un grand jardin? 

Personne ne t'a donc raconté ce mystère: 
La perte de l'Eden! 



(( Tu crois que tout est jeu dans ce monde et paresse ! 

Mais en es-tu bien sûr? 
Viens, avance avec moi sur la terre où se dresse 

Le chaume ardent et dur! 

(( Viens, je suis le plus fort; tu pleures? je t'emmène! 

Marche donc! je le veux! » 
Et l'enfant me suivit à la fin, non sans peine. 

Des larmes plein ses yeux. 

Je lui dis : « Dans ce champ d'herbe triste où nous sommes 

Fut faite la moisson; 
C'était ton pain qui fut semé là par des hommes; 

Retiens cette leçon! 



(( Ils ont d'abord creusé sur cet espace immense 

Plus d'un sillon étroit... 
Quand ils vinrent ensuite y jeter la semence 

11 soufflait un vent froid. 



CHANSON DE l'ENFANT 121 

(( Puis la crainte que l'eau noyât les blés en herbo 

Leur ôta le sommeil ; 
Puis ils sont revenus les couper gerbe à gerbe 

Sous un ardent soleil. 

« L'homme doit travailler, peiner tant qu'il existe: 

Voilà l'humanité. 
Quand on pense à cela, la terre est toujours triste, 
L'hiver comme l'été! » 

... Alors voyant l'enfant, qui comprenait sans doute, 

Hardi, presser le pas, 
En le baisant au front, — pour achever la route 
Je le pris dans mes bras. 



LA MERE 



Front pâle sur le blanc coussin, 

Vous dites que la mère est morte? 

... Où donc est l'enfant? — Qu'on l'apporte, 

Et qu'on le pose sur son sein. 

Sur le lit de blanche dentelle 
Voici l'enfant entre ses bras... 
Si la mère ne le sent pas, 
Tout est fini... Priez pour elle! 



LE MAL DU PAYS 



(( On sait mieux le français au pays de la neige: 
Éloignons cet enfant de nous, se dirent-ils ; 
Il faut que les garçons apprennent les exils. » 
Et l'on m'envoya loin, à Mâcon, au collège. 

Oh! comme je pleurais là-bas, pauvre petit! 
Mes compagnons de classe en ont gardé mémoire, 
Et ceux qui m'ont revu m'en ont redit l'histoire: 
Plus de gaîtés d'enfant, de jeux ni d'appétit. 

Et mes grands yeux, encore agrandis par la fièvre, 
Poursuivaient fixement le songe du retour; 
Je mourais d'un regret de soleil et d'amour; 
Les lettres du pays ne quittaient plus ma lèvre. 

Pourtant les bois sont beaux où l'on allait courir; 
Mais est-ce la beauté que, si petit, l'on aime? 
Et je me repliais, frissonnant, sur moi-même, 
Comme un oiseau blessé se blottit pour mourir. 



124 CHOIX DE POÈMES 

Voulant m'ôter du cœur la Provence lointaine, 
Des mères par pitié m'embrassaient quelquefois... 
Leur baiser m'était doux, mais j'entendais leur voix: 
Quel accent étranger m'eût guéri de ma peine? 

O seuils hospitaliers, merci!... je me souviens! 
Je vis alors Saint-Point (oii la Muse en deuil pleure) ; 
J'entendis, essuyant mes larmes pour une heure, 
Lamartine indulgent me parler de ses chiens. 

Mais ni le châtelain, dont je savais la gloire, 
Ni les dames m 'offrant les gâteaux et le miel, 
Ni tant d'amis nouveaux n'effacèrent mon ciel, 
Provence, de mon cœur tout plein de ta mémoire. 

Le soleil n'avait pas de ces rayons joyeux 
Qui semblent souhaiter à tous la bienvenue; 
Je vis qu'assombrissant leur figure inconnue 
Les choses m'accueillaient avec de mauvais yeux; 

Oui, là, je me sentais indifférent aux choses, 
Car elles ont des yeux qui s'animent parfois; 
Et c'est ce qui fait peur aux enfants dans les bois: 
Ils devinent dans tout des paupières écloses. 

Chez nous, je ne craignais ni le roc endormi, 
Ni l'antre plein d'échos, ni la falaise amère; 
La terre, m'accueillant comm.e une bonne mère, 
Disait aux bois émus: C'est le petit ami! 

La nature m'aimait, là-bas, m'ayant vu naître, 
Car les faibles sont siens, des nids jusqu'aux berceaux. 
Elle me supportait comme un de ses oiseaux; 
Mais la nature ici ne pouvait me connaître... 



125 



Et même, à la cité, toits aigus des maisons, 
Pavé sombre et murs noirs, rien n'avait de tendresse. 
Je tournais mes regards vers le Midi sans cesse, 
Mais la pluie à longs traits barrait les horizons. 

Oh! pensais-je, palmiers, aloès, plantes grasses! 
Quand vous verrai-je encor, doux hiver, âpre été. 
Murs tout blancs de poussière ardente et de clarté, 
Et vous toits du pays faits comme des terrasses? 

Ah! rien ne m'aime ici! je suis comme perdu! 
Si ce cri m'échappait, on me fermait la bouche; 
Mais, les soirs, grelottant dans mon étroite couche, 
Je me livrais sans fin au regret défendu. 

Je voyais tour à tour les départs, l'arrivée. 
Et toujours mon grand-père était devant mes yeux, 
Assis près du portail, prolongeant les adieux, 
Me saluant au loin de sa canne levée. 

Il fallut m 'emporter en Provence, un beau jour, 
Ce rêve intérieur m'ayant consumé l'âme... 
Le soleil ralluma ma vie avec sa flamme; 
O souvenir sacré, ce moment de retour! 

J'avançais, et les pins, les collines natales, 
Vite me racontaient tout mon petit passé: 
« J'avais fait une chute au bord de ce fossé; 
Là j'avais pris un nid, et plus loin des cigales. » 

Au fils devenu grand, longtemps abandonné, 
La mère conte ainsi son enfance première : 
Un amour maternel était dans la lumière, 
Quand je revis enfin la terre où je suis né. 



LES TROIS ORPHELINS 



Ils sont trois orphelins puisque la mère est morte. 

Elle est morte, la mère, et voilà qu'on l'emporte. 

Les trois petits enfants, ne pouvant plus la voir, 

Se sont mis à pleurer du matin jusqu'au soir. 

(( Qui me fera la soupe à présent? dit le père; 

Jamais une maison sans femme ne prospère. » 

Il dit, et les enfants ont vu, pleurant plus bas, 

Son autre femme, hélas! — qu'ils ne connaissent pas. 

Oh ! les pauvres petits ! La femme acariâtre 

Les battit sans sujet: c'était une marâtre. 

La mère a bien laissé, pour qu'ils n'aient jamais faim, 
Du pain blanc ; au grenier, du blé, — toujours du pain 
Et de l'huile à brûler dans la lampe de cuivre. 
Trois berceaux en osier, tout ce qu'il faut pour vivre, 
Des draps qu'elle a filés, et trois beaux coussins bleus 
Pour couvrir en hiver leurs petits pieds frileux... 

Mais la marâtre, ayant gardé leur blé, les laisse 
Presque mourir de faim et tomber de faiblesse! 



LA CHANSON DE l'eNFANT 127 

Elle leur prend la lampe en cuivre — qui reluit, 
Et les laisse avoir peur, seuls dans Tombre, la nuit; 
Elle a pris les draps blancs, et pris comme le reste 
Les trois beaux coussins bleus, — couleur d'azur céleste 

Ils couchent sur la paille, ils souffrent des grands froids 
Ils ont soif, ils ont faim ; ils pleurent tous les trois. 

Or le plus jeune a dit un jour de sa voix douce : 
« J'ai faim! » 

Alors la femme en colère le pousse ; 
Il tombe!... Le plus grand s'en vient le relever: 
(( Notre mère est partie, allons la retrouver, 
Dit-il, je sais l'endroit: c'est une grande pierre. 
Allons voir tous les trois m.a mère au cimetière; 
Elle nous donnera du pain, )> 

Les trois petits, 
Se tenant par la main, sont aussitôt partis. 

Tout à coup, au milieu de leur chemin, se montre 
Le bon Dieu Jésus-Christ qui vient à leur rencontre. 
Il est en blanc; sa barbe et ses beaux cheveux longs. 
Entourent son visage et sont si fins, si blonds, 
Si purs, qu'on les dirait faits de rayons d'aurore; 
Mais les cils sont plus beaux et plus divins encore, 
A cause du regard qui rayonne au travers. 
Jésus sourit. Il vient aux enfants, bras ouverts. 

— « Dites, où courez-vous tout seuls sur cette route, 
Mes anges, si petits? Parlez, Dieu vous écoute. 

— Nous allons retrouver notre mère là-bas, 
Au cimetière. 

— Eh bien, retournez sur vos pas, 



128 CHOIX DE POÈMES 

Je vais vous l'envoyer, mes anges, tout à l'heure. » 

Ils retournent alors, mais aucun d'eux ne pleure: 
Sûrs de revoir leur mère, ils sont déjà contents. 

Jésus, au cimetière, a dit pendant ce temps : 

— '( Va nourrir tes enfants; relève-toi Marie! 

— A toute heure j'entends le plus jeune qui crie, 
Seigneur, mais je suis là, sans pouvoir me lever! 
Et mes enfants ont faim ! 

— Va, cours les retrouver, 
Je te donne sept ans de forces et de vie. » 

La mère se redresse, étonnée et ravie; 
Elle va retrouver ses trois enfants joyeux ; 
Elle essuie en pleurant les larmes de leurs yeux, 
Brosse leurs vêtements et lave leur visage. 
Les soigne tour à tour, chacun suivant son âge. 
Et puis dit à "l'aîné sitôt qu'il n'a plus faim: 
(( Va me chercher ton père ! » 

Et dit au père : 

(( Enfin, 
Me voici! Qui m'a fait revenir en ce monde? 
Le blé que j'ai laissé dans tes greniers abonde, 
Le froment du bon Dieu pour faire le pain blanc, 
Et mes petits ont faim! Et, la nuit, en tremblant 
Ils pleurent, seuls dans l'ombre, et leur voix me rappelle. 
La lampe que j'avais laissée, oij donc est-elle 
Alors?... Tu vas mentir quand tu me répondras! 
Ils ont froid, mes enfants! et les berceaux, les draps, 
Les coussins bleus?... Hélas! Ils n'ont plus rienîen sorte, 



LA CHANSON DE l'ENFANT 129 

Malheureux, que leurs cris ont fait venir la mortel... 
Ta femme et toi, partez ! rendez-nous la maison ! » 

L'homme ne répond rien, sachant qu'elle a raison. 
On n'a revu ni lui ni la femme méchante. 

Et près des trois enfants, le soir, la mère chante. 
Ils dorment dans les draps qu'elle a filés pour eux; 
La lampe est allumée; ils ont les coussins bleus. 

Mais sept ans sont bientôt finis. Le temps va vite ! 

— « Mère pourquoi pleurer? 

— Il faut que je vous quitte. 

— Non ma mère, écoutez comme ce sera beau : 
Nous vous suivrons tous trois, l'un portant le flambeau, 
L'autre l'encensoir d'or comme en portent les anges. 
L'autre le livre ouvert pour lire les louanges, 

Et tous ensemble ainsi, vers Dieu qui nous attend, 
A travers le ciel bleu nous irons en chantant ! » 



LES LITANIES DU PETIT ENFANT 



A Madame Jvïien Viaud. 

Vous êtes, mon petit enfant, 
L'orgueil de mon cœur triomphant; 

Vous êtes mon rosier fleuri 
Et le bonheur qui m'a souri. 

Vous êtes l'avenir lointain 
Avec la couleur du matin. 

Vous êtes la fleur de mon sang 
Et mon Jésus éblouissant. 

Vous êtes mon joyeux souci, 
Mon espoir et ma crainte aussi. 

Vous êtes l'objet précieux, 
Et la prunelle de mes yeux; 

Le plus riche de mes bijoux 
Celui dont un ange est jaloux 



(1) laédit. 



LA CHANSON DE l'eNFANT 131 

Vous êtes le plus cher trésor 
Plus brillant que l'argent et l'or. 

Vous êtes mon joli tableau, 
Mon navire volant sur l'eau. 

C'est vous mon carrosse doré; 
Où vous me conduirez, j'irai. 

C'est vous ma perle et mon écrin, 
Mes sujets et mon souverain. 

Cher petit enfant de mon cœur. 
Vous êtes mon guerrier vainqueur. 

Vous êtes mon prince charmant, 
Mon roi qui règne absolument. 

Vous êtes mon seul bien, mon feu, 
Mon pain, mon sel, mon cœur, mon Dieu. 

C'est vous, mon fils, le point du jour, 
La fleur durable de l'amour. 

Vous êtes ma porte du ciel, 

Mon abeille et ma ruche au miel, 

Mon sourire et mes pleurs joyeux. 
Mon joli conte merveilleux, 

Et vous serez sur mon tombeau, 
Mon dernier printemps clair et beau. 



LA LÉGENDE DU CHEVRIER 



Comme ils n'ont pas trouvé place à l'hôtellerie, 
Marie et saint Joseph s'abritent pour la nuit 
Dans une pauvre étable où l'hôte les conduit, 
Et là Jésus est né de la Vierge Marie. 

II est à peine né qu'aux pâtres d'alentour, 
Qui gardent leurs troupeaux dans la nuit solitaire, 
Des anges lumineux annoncent le mystère. 
Beaucoup sont en chemin avant le point du jour. 

Ils portent à l'enfant, couché sur de la paille 
Entre l'âne et le bœuf qui soufflent doucement, 
Des agneaux, du lait pur, du miel ou du froment, 
Tous les humbles trésors du pauvre qui travaille. 

Le dernier venu dit: « Trop pauvre, je n'ai rien 
Que la flûte en roseau pendue à ma ceinture. 
Dont je sonne, la nuit, quand le troupeau pâture : 
J'en peux offrir un air, si Jésus le veut bien. » 



LA CHANSON DE l'ENFANT 133 

Marie a dit que oui, souriant sous son voile... 
Mais soudain sont entrés les Mages d'Orient; 
Ils viennent à Jésus l'adorer en priant, 
Et ces rois sont venus guidés par une étoile. 

L'or brode, étincelant, leur manteau rouge et bleu, 
Bleu, rouge, étincelant comme un ciel à l'aurore. 
Chacun d'eux, prosterné devant Jésus, l'adore; 
Ils offrent l'or, l'encens, la myrrhe à l'Enfant Dieu. 

Ébloui, comme rous, par leur train magnifique, 

Le pauvre chevrier se tenait dans un coin; 

Mais la douce Marie : « Êtes-vous pas trop loin 

Pour voir l'Enfant, brave homme, en sonnant la musique? » 

Il s'avance troublé, tire son chalumeau 
Et, timide d'abord, l'approche de ses lèvres; 
Puis, comme s'il était tout seul avec ses chèvres. 
Il souffle hardiment dans la flûte en roseau. 

Sans rien voir que l'Enfant de toute l'assemblée, 
Les yeux brillants de joie, il sonne avec vigueur, 
Il y met tout son souffle, il y met tout son cœur, 
Comme s'il était seul sous la nuit étoilée. 

Or, tout le monde écoute avec ravissement; 
Les rois sont attentifs à la flûte rustique, 
Et quand le chevrier ai fini la musique, 
Jésus, qui tend les bras, sourit divinement. 



IV 



VISITE 



zn 



HOLLANDE 

(1878) 



Et la Hollande, au loin, entre deux mers serrée. 
Songe aux bateaux, du fond de ses intérieurs 
Où le thé, la musique et les çnfants rieurs 
Couvrent de Iiçur doux bruit les cris de U marée!' 

( Visite en Hollande.) 



LES HEURES 



SONNERIE FRANÇAISE 

La Haye, 24 novembre 1878. 

Le fleuve du temps coule avec un grand silence 
Et sans voix pour gémir de la fuite des jours, 
Mais nous avons posé sur nos plus hautes tours 
Des cloches d'oii chaque heure en se plaignant s'élance. 

La gaine de l'horloge où la mort se balance 
Semble un étroit cercueil menaçant aux amours, 
Et, visant tous les points du cercle en ses retours, 
L'aiguille a l'air d'un glaive ou d'une fine lance. 

Ainsi, mortels au cœur de terreurs ulcéré, 

Nous nous interdisons l'oubli tant désiré 

Par la forme ou la voix prêtées au temps qui pleure, 

Et c'est triste d'ouïr le marteau sur l'airain 

Dans vingt clochers frapper tour à tour la même heure 

Qui nous fait plusieurs fois sentir un seul chagrin ! 



138 CHOIX DE POÈMES 

II 

SONNERIE HOLLANDAISE 



La Hollande parfois s'ennuie en plein hiver, 
Quand la cigogne a fui vers les chaudes patries, 
A voir, près des moulins, à travers les prairies, 
Les voiles des bateaux passer, rêvant la mer! 

Et les villes, sur l'eau, sous le ciel gris de fer, 
Sont mornes, et les cœurs pleins de choses flétries. 
Quand soudain l'heure éclate en vives sonneries, 
Fleurs joyeuses du son qui s'effeuillent dans l'air. 

Et le temps, qui naguère était lourd et morose. 
S'épanouit en bruit léger, couleur de rose, 
Et chante comme avril, le beau mois souriant... 

Oh! voyez donc là-haut flotter, haut dans l'espace. 
Dentelle voltigeante au gré du vent qui passe, 
Les carillons brodés d'un éclat d'Orient! 



MIETTE ET NO RE 

(1880) 

Couronné par l'Académie Française 
(Prix Vitet) 



A Paris. 



Q,uand mourut Charles Trois, qui vint après René, 
Son testament donna la Provence à la France, 
Mais notre esprit chantant, du Var à la Durance, 
Quand parla-t-il ta langue ? et qui te l'a donné ? 

J'ai traduit en français cette âme provençale, 
L'âme de nos patois, morts qu'on aime toujours, 
Et c'est le testament des anciens troubadours 
Qiie je mets à tes pieds, ô notre capitale ! 

(Dcdicace de M'iexte ei Norè.) 



INVOCATION 



« Si je te connais bien, Provence, et si je t'aime, 

Tombe vivante des aïeux, 
Dicte-moi des vers forts comme tes rochers même, 

Et, comme ton ciel, purs et bleus. 

« Inspire-moi l'élan des hautes vagues claires 

Battant la terre à temps égaux, 
Et la simplicité de tes chants popuiaires 

Où sonne l'âme des échos. 

(( Je n'écoute que toi. Sois ma muse, toi seule; 

Souffle-moi ton âme et mes vers, 
Nourrice aux flancs dorés, jeune et puissante aïeule. 

Terre des myrtes toujours verts. 

« Tout ce qui n'est pas toi, tes flots, ta plage amère, 

Efface-le de mon esprit!... 
Je veux être un enfant qui répète à sa mère 

Les plus beaux chants qu'il en apprit! » 



142 CHOIX DE POÈMES 

... Et sortant aussitôt des projets et du rêve 

J'ouvris ma croisée au levant, 
Puis celle du mistral, puis celle de la grève, 

Mes quatre fenêtres au vent: 

(( Entre soleil! — Toi, vent, souffle, murmure et crie: 
Viens-moi du Sud comme du Nord! 

Apporte-moi vivant l'esprit de la patrie , 
Et la poussière de la mort! 

(( Apporte-moi le bruit des eaux creusant les roches, 

L'adieu des vaisseaux inclinés. 
L'appel des laboureurs, le son perdu des cloches, 

Le cri nouveau des derniers-nés î 

« Entre, et m'apporte, ô Vent, par mes vitres ouvertes, 
Tous les bruits et toutes les voix, 

Cependant qu'au travers des hautes branches vertes 
Je chanterai ce que je vois. » 



LES RUISSEAUX (i) 



A côté de tous nos ruisseaux, 
Le Rhône a l'air d'un père; 

Pour la force et l'élan des eaux, 
La Durance est la mère. 

Tous ils portent, verts sur le bord. 
Près du myrte — l'yeuse, 

Le peuplier, le bois du Nord 
Qu'appelle l'eau joyeuse. 

Pendant l'hiver ils sont torrents; 

Au printemps, fournis d'herbe; 
En automne, encor murmurants; 

L'été, secs — comme gerbe! 

Pourtant, lorsque, sous un ciel d'or, 
La plaine est jaune et dure, 

Même taris, ils sont encor 
Des torrents de verdure. 

(1) {Prélude du chant i®--. — Première partie). 



144 MIETTE ET NORÉ 

Peut-être l'un d'eux s 'étalant 
Tout en pierre éclatante, 

Montre son lit nu — mais si blanc 
Que l'âme en est contente! 

Et torrents, ruisseaux, ruisselets, 
Ils ont tous un nom tendre.. 

Les jolis noms! écoutez-les : 
L'Argens, la Douce et l'Endre. 

L'Argens reluit comme le ciel; 

L'Endre est douce aux oreilles; 
Nous avons le Ruisseau de Miel, 

Et le Riàu des Abeilles. 

Mais on donne à beaucoup d'entre eux 
Un nom cher au jeune homme : 

La Rivière des Amoureux, 
Voilà comme on les nomme! 

C'est que, le printemps et l'été, 
Quand l'oiseau s'amourache, 

Leur lit plein d'ombre est fréquenté 
Par l'amour qui se cache. 



LE BATTOIR (i) 



Flic, floc! c'est le battoir, floc, sur le linge blanc 
Que frappe aussi l'éclat du soleil aveuglant; 
Floc, l'écume jaillit et vogue à la dérive, 
Par gros flocons, sur l'eau peu profonde mais vive; 
Floc, elle y tombe en pluie, en étincelles d'or, 
Flic, et l'eau qu'elle ride en est plus gaie encor; 
Ainsi quand vous riez, ô jeunesses coquettes. 
Votre joue aussitôt se plisse de fossettes, 
Et vous le savez bien et vous riez souvent! 
Ainsi -fait en avril l'eau pure sous le vent; 
Ainsi fait la rivière autour de la laveuse. 
Flic, floc! le linge blanc se soulève et se creuse, 
Car le battoir l'abat dès que l'air l'a gonflé... 
Il devient comme neuf, le linge, — qu'a filé, 
Tous les soirs, en chantant, durant sa vie entière, 
Mère-grand, aujourd'hui couchée au cimetière... 
Flic et floc! c'est qu'on veut le dimanche être beau 
Et propre! et qu'y faut-il? un peu de peine et d'eau. 

(1) (Chant /«■". — Première partie). 



146 CHOIX DE POÈMES 

Le meilleur travailleur, pardi, pense au dimanche! 
Flic, floc! l'arbre verdoie et l'aubépine est blanche; 
C'est le beau temps des nids, c'est le mois des amours. 
Flic, floc! l'herbe d'amour reverdira toujours. 
Floc, vient un rossignol se poser sur la rive, 
Cherchant pour ses petits un peu de bonne eau vive. 
Et de sa queue en bas et de sa queue en l'air, 
Imitant le battoir, il reste là, tout fier. 
La laveuse le voit et pense qu'il se moque; 
C'est qu'il lui dit, avec son grand œil équivoque: 
« Flic et floc, c'est le temps d'aimer ; à quand ton tour? » 
Le rossignol sait tout dès qu'il s'agit d'amour; 
Il sait même le nom de celui qu'on préfère... 
Aimer bien, bien chanter, c'est tout ce qu'il sait faire... 
Avec sa queue il sait encor — flic, il faut voir ! — 
Pour railler la laveuse imiter le battoir 1 
Flic, floc! Elle a quinze ans... Le rossignol s'esquive... 
C'est qu'il a vu venir quelqu'un sur l'autre rive. 
Flic, Floc! les yeux baissés, petite, tu le vois, 
Ce passant! — ■ c'est Noré, qui chante à demi-voix: 

(( Au mois de rose éclose, 
Passant par le sentier 
Tout vert, tout rose. 
Au mois de rose éclose, 
Vis fleurir l'églantier. 

« Je ne vis pas l'abeille. 
Qui vint là pour son miel... 

Méchante abeille! 
Elle y dormait; s'éveille; 
M'a fait un mal mortel! 



MIETTE ET NORE 1 i7 

(( Je ne vis pas l'épine, 
Qui se cachait par là... 

Mauvaise épine! 
Je cueillis l'églantine: 
Mon sang rouge coula. 

(( Je ne vis pas la toile... 
L'aragne m'a guetté 

Maudite toile ! 
C'était comme une étoile 
Oia mon cœur est resté. 

(( Au mois de rose éclose, 
J'ai pleuré tout un jour... 
Maudite soit la rose, 
Mais béni soit l'amour! n 

Il marche, fouettant l'herbe avec une baguette. 
Sans doute il va passer sans avoir vu Miette? 
Mais floc, floc! le battoir — qui me dira pourquoi? — 
Se fâche et bat plus fort... « Tiens! Miette, c'est toi? » 
Fait le gars s arrêtant sur la berge opposée. 
Mais le battoir est sourd ; toute fille est rusée ; 
Le linge claque; l'eau bourdonne; à quatre pas, 
Sous ces arbres qui font ramage, on n'entend pas! 
Et la belle laveuse, à son linge attentive, 
Rattrape un mouchoir blanc — qui part à la dérive... 
Ohl ce n'est pas d'ailleurs qu'on soit coquette, non. 
Mais Honoré, — Noré, — c'est là son petit nom, — 
Est un gars trop cossu pour une pauvre fille. 
Flic, floc! oh! beaucoup trop! Que dirait la famille? 
Et c'est pourquoi, battoir en main et cœur battant, 
Elle le suit des yeux, — sans les lever pourtant : 



148 CHOIX DE POÈMES 

— « Et alors? c'est ainsi, dit-il, qu'on fait la fière! 
Tu m'entends. Ce n'est pas le bruit de la rivière 
Qui t'en empêcherait lorsqu'elle a si peu d'eau!... 
Ah ! cet hiver fut sec ; le blé ne vient pas beau. 

Il te faut une goutte à toi pour ta lessive... 
Que te voilà jolie à genoux sur la rive! 
Et que tu te plairais si tu pouvais te voir! 
Avance un peu sur l'eau pour t'en faire un miroir 
Et laisse reposer ton battoir qui la trouble. 
J'aurai tant de plaisir, si belle, à te voir double!... 
Laisse là ton battoir, te dis-je, il m'étourdit!... » 
Et comme elle est muette à tout ce qu'il lui dit: 

— « Si tu ne le crois pas que tu me plais, petite, 
C'est que tu ne sais pas toi-même ton mérite, 
Et que moi, pour ma part, je ne m'explique pas. 
Regarde-toi dans l'eau, va, tu me comprendras! 
Comment? t« fais la sourde?... ah! coquine, ah! mauvaise! 
Que faut-il faire, allons, voyons, pour qu'on te plaise? 

Si tu ne le crois pas que je t'aime, tant pis: 

Je suis trop malheureux... mais quel est l'autre, dis? » 

Le battoir seul répond, luisant d'eau qui dégoutte. 

Flic, fiic, répond bien bas — pour que la fille écoute ; 

Flic, la fille se tait, mais le battoir répond. 

Flic, flic, et le ruisseau, moins troublé, peu profond, 

Réfléchit le portrait de la belle laveuse 

Sur un rideau d'azur et de branches d'yeuse 

Dans lesquelles, en bien cherchant, l'on pourrait voir 

Le rossignol, toujours imitant le battoir! 

Et le galant poursuit sa prière plaintive. 

— La cigale charmée au sifflet se captive, 



MIETTE ET NORÉ 149 

Les cailles aux appeaux, la mouche d'or au miel, 

A l'eau le papillon s'il la prend pour le ciel. 

Les filles à l'amour quand la parole est douce! 

Et celle du galant qui craint qu'on le repousse 

Sait se faire dorée et s'emmieller à point; 

Et la voix de Noré, qui ne se lasse point, 

Ni trop haut ni trop bas sonne bien à l'oreille, 

Claire à travers cent bruits qui sont fi-edons d'abeille, 

Susurrement de l'eau, des arbres tour à tour, 

Long murmure de tout, qui conseille l'amour! 

Et voici quel adieu, de l'une à l'autre rive, 
Par-dessus l'eau qui rend la voix persuasive, 
Vient toucher l'amoureuse au fin fond de son cœur 
Tandis que chante aussi le rossignol moqueur: 

— (( Lève les yeux, au moins ! car je veux que tu voies 
Ce grand foulard soyeux, le plus beau prix des Joies, 
Que j'ai gagné, regarde, aux courses l'an passé... 
Je tombai de cheval au but; je fus blessé; 
Mais je conquis le prix sur la jument du Comte. 
Pierre qui la montait en a pleuré de honte, 
Et, si j'ai de bons yeux, c'est lui que tu voudrais! 
Pardi! tu peux changer de galant sans regrets... 
Vois-le, mon beau foulard; j'y tiens, tu peux me croire; 
Ma mère l'a, tout l'an, conservé dans l'armoire; 
Je l'ai pris ce matin pour toi; j'y tiens beaucoup: 
Prends-le; si je le vois le dimanche à ton cou, 
Miette, gentiment croisé sur ta poitrine, 
Et d'un beau nœud bien fait serrant ta taille fine, 
Comme je voudrais, moi, faire avec mes deux bras, 
Ce sera donc qu'alors je ne te déplais pas! » 



151 CHOIX DE POÈMES 

Il dit, et le foulard qu'il pose sur des branches, 
Dans les verts aubépins fleuris d'étoiles blanches, 
Drapeau d'amour, pourpré comme un coquelicot, 
Flotte. 

— « Viens le chercher! » dit le gars. 

Point d'écho. 
Flic, floc! c'est le battoir, mais pas d'autre réponse. 
Le gars s'éloigne, et sous les hauts buissons s'enfonce 
Par de petits sentiers qui vont je ne sais où, 
Et dans lesquels on a l'herbe jusqu'au genou. 
Il disparaît bientôt, car l'eau fait l'herbe épaisse 
Et rend touffus les arbrisseaux de toute espèce, 
D'où — comme un voile — monte, attachée aux ormeaux, 
La liane en longs jets repleuvant sur les eaux. 

Flic, le battoir est lent ; et floc, il va se taire ; 

Flic, il est loin, Noré. La rive est solitaire. 

Mais s'il s'était caché? Mïon ne le croit pas. 

N'est-ce pas lui, tenez, qui disparaît là-bas? 

Elle a vu remuer la branche à son passage, 

Près du pont; il est loin, il va vers le village. 

Floue! le battoir, jeté sur le linge, est muet... 

« Ma mère !... Il m'a semblé tout près qu'on remuait? » 

Non, ce n'est rien. Alors bien seule, elle en est sûre, 

La fille en jupons courts fait sauter sa chaussure. 

Souliers et bas ôtés, la voici les pieds nus, 

Ses jupons retroussés à deux mains retenus. 

Et le regard fixé sur le foulard qui flotte. 

Un coup d'œil aux entours, le dernier... L'eau clapote; 

L'eau rit en cercles d'or et fait un bruit charmant; 

Jamais eau n'a chanté ni couru plus gaiement; 

Elle s'enroule aux pieds de la fille amoureuse. 



MIETTE ET NORÉ 151 

Y monte, et sur son lit sonnant de roche creuse 
Où mille cailloux vifs luisent comme des yeux, 
S'écarte à chaque pas par bonds capricieux!... 
De l'eau sur les orteils et puis sur la cheville. 
Au milieu du ruisseau que penserait la fille, 
Baignant jusqu'à mi-jambe, et dans tout l'embarras 
Où ses jupons flottants retiennent ses deux bras. 
Si — détournée un peu du foulard qui palpite — 
Elle voyait, — aï! aï! — sur le bord qu'elle quitte, 
Entre d'épais rameaux écartés pour mieux voir, 
Deux yeux noyés de trouble, étincelants d'espoir! 
Mais, ne les voyant pas, elle se préoccupe — 
Seulement — de ne pas mouiller trop haut sa jupe, 
Pour n'être pas grondée à la maison, ce soir. 
Elle avance tranquille... Et qu'elle est belle à voir! 
Que sa jambe est bien faite, et lisse sa peau fraîche, 
Duvetée, et pareille en couleurs à la pêche! 
Voici la rive atteinte... et le foulard est pris... 
Quand tout à coup... quel rire éclatant et quels cris! 
« Ah! ah! ))... Elle a jeté le beau foulard de soie... 
(( Ah! ah! »... Ce sont des cris et des rires de joie... 
C'est Noré qui franchit le ruisselet d'un bond! 
Elle court! il la suit sous le taillis profond... 
— (( Ne cours pas, tu mettras le pied sur quelque épine ! 
Vas-tu fuir déchaussée?... Ah! je te tiens, coquine! » 
— « Ma mère ! » Il est déjà trop tard pour refuser, 
Et quand elle a senti sa joue et son baiser: 
(( De sûr, de sûr, dit-elle à lèvres demi-closes, 
De sûr, tu me plais bien, Noré ; mais que tu l'oses, 
Que tu sois revenu, voleur, en te cachant. 
Je n'aurais jamais cru cela de toi, méchant! 



LES OULIERES (i) 



Le blé sec vibre aux moindres brises; 
L'oliviex" met sur les moissons, 
Çà et là, des ronds d'ombres grises 
Aussi chaudes que des rayons. 

Nos coteaux pierreux où s'étage 

La vigne, aux flancs disjoints des murs, 

Sont des escaliers de feuillage 

Et des cascades de blés mûrs. 

Dans les plaines, par longues lignes, 
Les beaux blés, ruisseaux d'or vivant, 
Serrés entre le vert des vignes. 
S'en viennent à nous — du levant. 

Et toujours droites, continues, 
Les oulières, belles à voir, 
Ressemblent à des avenues 
Pleines de merveille et d'espoir. 

(1; [Préltide dii citant VI* . — Deuxième partie). 



MIETTE ET NORÉ 153 

Là, — vin et pain, — la vie entière, 
Bien avant la cuve et le four, 
N'étant encore que lumière, 
Coule, belle comme le jour. 

Et sur la terre basse ou haute, 
Ici, là-bas, toujours, encor. 
Cent ruisseaux pareils, côte à côte, 
Roulent vers nous la vie et l'or; 

Et les pampres marquent les rives 
De ces torrents de blé vermeil 
Dont chaque jour les sources vives 
S'ouvrent là-haut, — dans le soleil! 



T. 



LE RHONE (i) 



Là-haut, près la noble Genève, 
Au pied des monts, — il est d'azur, 
Mais chez nous, où son cours s'achève, 
C'est un fleuve de limon pur. 

Le cheval à crinière jaune, 
Nez écumeux, front de taureau, 
C'est le Rhône indompté, le Rhône, 
Couleur d'or et de bon terreau! 

Il bondit, galope et dévale; 
Et, de lui voir les reins si forts, 
Nez au vent, hennit la cavale 
Qui venait boire sur ses bords. 

Les ardents troupeaux qu'il abreuve, 
Les taureaux noirs, les chevaux blancs, 
De humer l'air qui vient du fleuve. 
Sentent l'amour gonfler leurs flancs. 

(i) [Prélude du chant IV. — Troisième partie.) 



iMÏETTE ET NORÉ 155 

Le Mistral fou qui le chevauche 
Est son égal, non son vainqueur! 
Et la Provence est sur sa gauche: 
La gauche est le côté du cœur! 

La Durance, — qui n'est pas morte! — 
Veut ce vieux mâle pour époux... 
Elle l'atteint; — et lui l'emporte! 
Ils mêlent leurs lits de cailloux. 

Ses fureurs avec l'amoureuse 
Ont laissé ce désert brûlant, 
Lit de noces, la Crau pierreuse, 
Faite des cailloux du Mont Blanc ! 

Ah! qu'il est brave, le beau fleuve, 
Vieux chemin qui court à la mer, 
En lutte avec la force neuve 
Des locomotives de fer! 

Plus d'une barque y court grand largue, 
Portant blés et vins qu'il a faits. 
Et c'est lui qui fit la Camargue, 
Et, du coup, les bœufs camarguais! 

Il a fait Lyon et Valence, 
Arles, voisine d'Avignon, 
Et lorsqu'à la mer il se lance. 
Il lui fait peur, le compagnon ! 

... Le cheval à crinière jaune, 
Nez écumeux, front de taureau, 
C'est le Rhône indompté, le Rhône, 
Couleur d'or et de bon terreau! 



APRÈS LE TRAVAIL (i) 



Quand le bon travailleur, de l'aube au soir bêchant, 

Courbé durant des mois, a retourne ta terre, 

Il plante, — ayant fini sa tâche solitaire, — 

Un bouquet sur un mât au beau milieu du champ. 

Moi, mon labeur aussi m'a fait plier Téchine, 
Et, tout terreux, le corps bourdonnant de solejl, 
Je veux planter, poète au paysan pareil, 
Sur mon œuvre achevé le bouquet qui termine. 

J'ai fini. J'ai conté l'amour, joie et tourment, 
Mon pays de clarté, la mer et la campagne, 
Les saisons qu'un labeur différent accompagne, 
Miette, — la Provence, — au cœur fort et charmant. 

Et quand elle a souffert de sa peine première. 
J'ai dit comment les pleu'-s qui baignaient ses beaux yeux 
Me laissaient incertain s'ils n'étaient pas joyeux, 
Tant ils étaient brillants et remplis de lumière. 

(1) Epilogue. 



MIETTE ET NORÉ 157 

Puis j'ai dit le passé, plus mort que les tombeaux, 
Les saints loués, moqués, implorés par la foule ; 
La légende à fond d'or, — tout un monde qui croule 
Comme ce grès qui fut notre ville des Baux. 



J'ai montré le héros des travaux sans chimère, 
L'aïeul, cariatide au dos courbe, aux grands reins, 
Qui, par un soir d'été fermant ses yeux sereins, 
A l'appel de la mort répond: « J'y vais, ma mère! » 

Je l'ai vu patient, brutal en ses conseils, 
Libre sans en parler, se sentant bien son maître. 
Et, fier enfant des temps nouveaux, sans les connaître. 
Plein d'un tranquille espoir qui vient de nos soleils 

Son petit-fils, semblable à lui plus qu'à son père, 
Sera plus beau qu'un roi. quand, sachant lire un jour, 
Né libre, il restera paysan par amour. 
Pour rester nourricier d'un grand peuple prospère... 

Car il est, mon pays, un sol de liberté ! 
Souvenez-vous qu'on a baptisé Marseillaise 
Cet hymne impétueux, plein de l'âme française, 
Que l'Alsace au grand cœur la première a chanté! 

Rappelez-vous le bruit d'un bois de pin qui vibre 

Et comme le murmure ondule avec le bois!... 

Or j'ai dit aux pins verts : « Qu'est-ce que votre voix? » 

- — « Un grand souffle, à travers l'âme d'un peuple libre! » 



158 CHOIX DE POÈMES 

Et j'ai dit au Mistral: « Qu'es-tu? » — « L'esprit du Nord 
Je viens prêter ma force à vos âmes heureuses. » 
J'ai dit alors: « Chantez, ô syllabes nombreuses, 
Comme les pins au vent, mon pays doux et fort ! » 



Et m.aintenant je veux avoir nia récompense ; 
Je rêve à mon salaire en bon ouvrier las... 
Et, l'esprit fatigué comme un bêcheur ses bras, 
Voici le prix, l'honneur, la gloire, — à quoi je pense: 

Pour avoir tant aimé la Provence, et toujours. 
Pour avoir célébré sa beauté brune et blonde; 
Pour lavoir répandue en mes vers par le monde 
Où j'ai passé chantant, vrai fils des troubadours. 

De même qu'en nommant Pétrarque on pense à Laure, 
Chaque fois qu'on redit ton beau nom, je voudrais, 
Provence, que le mien fût toujours mis auprès. 
Et rester lumineux du soleil qui te dore ! 

Car j'ai bien su t'aimer, ma Provence aux grands yeux, 
Regard de ciel, regard de vague, — blonde et brune ! 
Je t'aime bien, Provence, — et j'ai mis ma fortune 
A chanter tes beautés dont je suis orgueilleux! 

Miette, ô mon amour, ta robe claire est verte, 
Tes sourcils sont plus noirs que du chêne en charbon, 
Et, — pauvre sans souffrir, tant le soleil est bon, — 
Tu ris avec des dents de grenade entr'ouverte! 



MIETTE ET NORÉ 159 

Par des trous dans ta robe on voit ta belle chair, 
Provence, — ta chair rose et par endroits hâlée ; 
Mais, fière de ton corps, tu ris d'être brûlée. 
En donnant tes pieds blancs à baiser à la mer! 

O belle! tout mon cœur saute dans ma poitrine 
Quand, pour ta gloire au loin, t'ayant quittée un temps, 
Gonflé d'espoirs nouveaux et de désirs chantants, 
Je reviens du côté de ta brise marine. 

Alors, quand près du Rhône, au-dessus d'Avignon, 
Tu m 'apparais, Provence au sein de vierge mûre. 
Me tendant l'olivier d'oii sort ton frais murmure, 
Je sens mon âme fondre et je redis ton nom! 

O terre des lauriers, des myrtes, des cigales, 
Quand je m'endormirai, dis, ô pays sacré, 
Berceras-tu l'enfant, quand je m'endormirai, 
Sous les pins verts, au bruit de tes vagues égales? 

... Promets-le! dans un pan de ta robe de fleurs 
Tu me tiendras caché comme celui qu'on aime, 
Et, poète endormi dans le rythme suprême, 
Tes pins me couvriront de leur résine en pleurs. 



VI 



LAMARTINE 

Pièce de vers qui a remporté le premier prix de poésie 

Lue par l'auteur dans la séance annuelle de l'Académie française 

le jeudi i5 novembre j883 



Jamais le front de l'homme, où l'âme se devine, 
Ne s'est levé plus fier de la marque divine ! 



LAMARTINE 

FRAGMENT 



La mort a reculé non pas la calomnie, 

Non pas l'esprit qui doute et la haine qui nie, 

Car le doute est commode à l'ingrat envieux. 

Ah ! malheur à celui qui songe, mêm.e une heure, 

Au bien des nations et de l'hum.anité! 

Que son père gémisse et que sa mère pleure ! 

D'avance il a sur lui l'outrage immérité... 

— Quand celui-ci voulut haranguer la tempête, 

Il savait, ce penseur, le sort de ses pareils ; 

Qu'on n'aime pas longtemps les porteurs de conseils 

Et que les moins martyrs n'ont livré que leur tête. 

Lui-même avait écrit sur ces tables de fer, 

Dalles des siècles m.orts où se lit: Honte et gloire; 

Il avait, descendant l'abîme de l'histoire, 

A sa propre clarté marché dans la nuit noire; 

Il pouvait dire aussi: « Je reviens de l'enfer! » 

Pourtant, sorti d'un cercle, il entrait dans un autre. 

Sachant bien l'homme injuste et les peuples ingrats.. . 



164 CHOIX DE POÈMES 

Mais c'était un prophète et c'était un apôtre: 

Il voyait son destin et ne reculait pas ! 

Oh ! pour avoir un jour ta gloire et ton génie, 

Qui de nous, vains chercheurs de banale harmonie, 

Qui de nous ne dirait: <( Voici mon cœur, frappez! » 

Pourquoi donc croisons-nous des bras inoccupés. 

Comme si devant nous l'histoire était finie?... 

Nous aimons cependant les hommes, la patrie... 

Que nous manque-t-il donc pour agir comme toi? 

L'élan qui transportait les montagnes: la foi! 

La foi dans la patrie et dans l'idéal même, 

Dans tout ce qu'on désire et dans tout ce qu'on aime, 

Dans les hommes par qui ton grand cœur a souffert, 

Dans nos propres vertus, et dans le ciel désert ! 

C'en est fait, ce n'est plus l'idéal qui nous mène! 
Un inconnu nouveau devant nous s'est ouvert; 
L'enthousiasme est mort; l'expérience est reine; 
La science a grandi, mais la grandeur se perd ! 
Le dévoûment calcule, et la raison certaine, 
Mesurant à son tour l'ingratitude humaine 
Et quel temips elle met à couver l'œuf de haine, 
Se prête et se retire aux causes qu'elle sert) 

Toi, de tes yeux sereins, tu voyais la justice 
Au-dessus des partis, du mal, du sacrifice. 
Et tu fis ton devoir, tout entier, d'un seul coup! 
Après tu n'as maudit ni le ciel ni la terre; 
Tu n'as pas de fureur, pas même de dégoût; 
Le dieu n'est pas pour toi voilé par son mystère, 
Et, pauvre après l'éclat, tu rouvres, solitaire, 
Homère, Dante et Job qui consolent de tout. 



LAMARTINE 165 

Il est vieux. C'est dix ans après la grande lutte. 
11 est encor lui-même et debout d'ans la chute ; 
Je le revois toujours maigre et svelte vieillard, 
Dans les champs paternels châtelain campagnard, 
Suivi d'un lévrier qui court au moindre signe, 
Pressant un lourd bâton, fait d'un cep de sa vigne, 
Tête haute, front droit, profil à longue ligne... 
Sur l'horizon natal il jette un beau regard 
Et cause lentement de poésie et d'art. 

Il parle d'amitié, d amour et de famille, 

Et qu'il en parle bien, de ces choses du cœur! 

Que ses yeux sont profonds où, seul, l'idéal brille; 

Sa bouche, où le sourire est triste avec douceur, 

N'a jamais ri d'un mot trivial ou moqueur. 

Car le rire est humain et sa bouche est divine. 

Il croit à de grands buts auxquels Dieu nous destine ; 

Il rêve, il chante, il souffre, et c'est bien Lamartine! 

Mais où sont les troupeaux du vieux chef de tribu? 

Ses chevaux d'Orient dociles et superbes? 

Où sont ses bois, ses prés et ses moissons en gerbes? 

Hélas! il vendra tout!... Hélas tout est vendu! 

Il n'a plus rien, celui qui donnait à mains pleines, 

Il n'a plus rien à lui, sur les monts, dans les plaines, 

Pas même la maison où sa mère a vécu ! 

O vents!... si vous allez aux déserts de Syrie, 
Ne dites pas aux cheiks des Arabes errants 
Que le grand pèlerin n'est plus parmi les grands! 
Qu'il n'a plus de chevaux!... et que, dans sa patrie, 
C'est un pauvre — celui qui fut un cheik des Francs !•.. 



vil 

LE DIEU 
DANS L'HOMME 

(1885) 



Voici la vérité dont mon cœur se pénètre ; 
Le cœur étant asul Dieu, tout esprit devient prêtre 
Par mon cœur lumineux j'ai l'esprit éclairé; 
Tout ce que j'ai senti de bon, — je le dirai. 



Agis, si tu te sens ton vaincu, ton vamqueur; 
Parle, si tu conçois le verbe des Apôtres; 
En apaisant ta faim, songe à la faim des autres; 
Le Dieu possible, c'est ton cœur. 

(Le Dieu dans l'Homm: ,) 



LE CHANT DU DORMIR 



Do, 'do, l'enfant do, ma mère nourrice, 
M'avez-vous chanté le chant du dormir? 
Mon cœur voudrait bien s'en ressouvenir; 
J'ai soif de douceur, j'ai faim de justice; 
Où donc êtes-vous, ma mère nourrice? 
Vous me chanteriez le chant du dormir. 

Ai-je été bercé sur un sein de femme, 
Dans le tiède abri de deux bras fermés?... 
Les petits enfants sont les m-'eux aimés! 
J'ai peur de la nuit; j'ai la nuit dans l'âme; 
Oii donc êtes-vous, bonne vieille femme? 
Je voudrais pleurer dans vos bras fermés. 

Oh! mon cœur d'enfant, là, dans ma poitr'ine, 
Je le sens qui bat... Dieu ! comme il bat fort! 
En moi, mes amis, le vieil homme est mort, 
Et j'ai retrouvé mon âme enfantine... 
Un bon cœur d'enfant bat dans ma poitrine, 
Mais apaisez-le, car il bat trop fort. 



170 CHOIX DE POÈMES 

J'ai des peurs d'enfant, peur du vaste monde, 
De l'ogre et du loup, du magicien ; 
Je voudrais quelqu'un qui m'aimerait bien, 
Pour passer à deux la forêt profonde; 
J'ai... si vous saviez! peur du vaste monde, 
De l'ogre et du loup, du magicien. 

Et je cherche en vain... je ne sais pas même 
Si je fus, enfant, perdu dans les bois. 
Ma mère nourrice, — ou si votre voix 
Avait cet accent qui touche et qu'on aime... 
Oui, j'ai beau chercher, je ne sais plus même 
Si je fus, enfant, perdu dans les bois ! 

Si j'avais un fils, ah! bonté divine! 

Quand il aurait peur, avec un baiser 

Comme je saurais vite l'apaiser. 

Sur les coussins blancs, dans la mousseline! 

Si j'avais un fils, ah! bonté divine! 

Avec des chansons! avec un baiser! 

On m'aura laissé, tout seul, sans lumière, 
M 'endormir, petit, dans mon; berceau froid; 
C'est ce qui m'a mis au cœur cet effroi; 
J'ai même oublié — bon Dieu — ma prière! 
On m'aura laissé, perdu, sans lumière, 
M'endormir, la nuit, dans mon berceau froid. 

Mais tout passera, comme un mauvais rêve, 
Do, do, ce cœur-là dormira bientôt... 
La nourrice sait la chanson qu'il faut: 



LE DIEU DANS l'hOMME 171 

Dans le cimetière une voix s'élève : 
Fais dodo, la vie est un mauvais rêve, 
Les petits enfants dormiront bientôt. 

Bonne vieille mort, ma mère nourrice, 
Chantez à mon cœur le chant du dormir... 
Oh ! ne plus penser ! ni se souvenir ! 
Ne plus avoir faim rii soif de justice!... 
Oii donc êtes-vous, ma m.ère nourrice? 
Vous me chanteriez le chant du dormir 1 



DEFAILLANCE 



T'ai-je connu, t'ai-je perdu, 
Pouvoir mystérieux, génie 
De tout dire avec harmonie 
Pour qui j'ai cru, gonflé d'une joie infinie. 
Qu'un honneur divin m'était dû? 

Hélas! que chanter et que dire? 
Les fleuves, les m.ers et les bois 
Parlent mieux que l'humaine voix. 
Et les labeurs humains, que j'aimais autrefois, 
Sont-ils bien dignes de la Lyre! 

Autrefois, grand par ma fierté, 

Défiant la vaste nature. 

Je croyais vaincre son murmure 

Avec deux mots liés par une rime pure, 

Et j'appelais la gloire une immortalité. 

Autrefois, j'admirais les hommes! 
Je croyais que, soleil ou vent, 
Ils allaient, au cri d'En Avant! 
Cherchant le beau toujours, pour le trouver souvent. 
Mais j'ai vu quel néant nous sommes! 



LE DIEU DANS l'hOMME 173 

Je sais tout: le Mal seul est fort! 
L'ouragan d'horreur nous entraîne 
Sur la frêle barque incertaine, 
Avec sa cargaison de douleurs et de haine, 
Et l'amour retarde la mort! 

Je n'attends rien, plus rien de l'homme. 

Rhéteurs, rêveurs, savants, soldats, 

L'action même ne sert pas! 
Naître, vivre, mourir, tout est mystère en somme; 
Sur mon cœur dépeuplé j'ai croisé mes deux bras. 

Et, fils mort-né de la Science, 
Si le néant m'est démontré, 
Paisiblement désespéré, 
L'œil fixé sur la fin des êtres, j'attendrai 
Dans la dignité du silence! 

Et pourtant, pourtant ! quelquefois, 
"Me détournant de ma souffrance. 
Je chante, et je rêve, et je crois! 
Il me semble qu'on peut créer, avec la voix, 
La fleur de vie et d'espérance! 

Et que le mot mystérieux 

Peut rallumer l'antique flamme. 

Consoler les cœurs et les yeux. 
Rendre l'homme immortel par la grandeur de l'âme, 
Et faire tout le bien que n'ont pas fait les dieux ! 



LA POESIE 



Un enfant exerce sa force, 

Il forme ses bras et son torse 

Lorsqu'il imite, dans ses jeux, 

L'action utile de l'homme; 

Le jeu n'est que l'école, en somme. 

Des cœurs et des bras courageux. 

Plus tard, Thomm^e aux labeurs se voue 

Et son gai repos, quand il joue. 

Prépare des labeurs nouveaux; 

Le jeu, c'est l'utile exercice; 

C'est la halte réparatrice; 

C'est le père des grands travaux. 

Le jeu, pour toi, chanteur mon frère, 
C'est un couplet qui va distraire 
Le dim.anche des travailleurs ; 
Mais ta tâche vraie, ô poète, 
N'est pas ta chanson la mieux faite, 
C'est celle qui les rend meilleurs! 



LE DIEU DANS l'hOMME 175 

Garde de jouer à la rime 
Et d'oublier l'esprit sublime 
Pour la lettre d'où naît la mort; 
Afin qu'on respecte le style, 
Fais qu'à son heure il soit utile: 
La parole est le pain du fort. 

Ne sois pas pareil à ce bonze 
Qui heurte des disques de bronze 
Pour nous étonner d'un bruit vain, 
Surtout à l'heure où l'âme en peine 
Appelle une espérance humaine, 
Ayant perdu l'espoir divin ! ! 

Garde-toi (pour plaire à la foule) 
D'imiter le clown sur sa boule 
Dans un maillot couleur de chair, 
Ou le Chinois, à longue manche. 
Qui jongle... et reprend par le manche 
Les couteaux — qu'il relance en l'air! 

Afin que nul ne puisse dire : 
« Que fait là ce porteur de lyre 
Perdu parmi les citoyens? » 
Pense ! — Rêver toujours est lâche ; 
Fais penser, c'est ton but, ta tâche; 
Les rythmes sont de beaux moyens ! 

Chanter, c'est allumer son âme, 
Et l'élever haut, tout en flamme, 
Glorieuse comme un soleil. 
Pour que, de loin, battant des ailes, 
Des âmes viennent, fraternelles, 
Chercher la joie et le conseil. 



176 CHOIX DE POÈxMES 

Chante les choses nécessaires; 
Sur l'aile de tes vers sincères 
Fais voler Tesprit haut et loin; 
C'est ton travail: eh bien, travaille 
Songe que le savant te raille 
Et que Platon est ton témoin. 

Et s'il veut, de la République, 
Te chasser couronné, — réplique : 
« Platon fut orgueilleux, dit-on ; 
Eh bien, moi qui mets sa pensée 
Dans une forme cadencée, 
J'embellis l'âme de Platon! » 

Pour que de loin, battant des ailes, 
Des âmes viennent, fraternelles, 
Chercher la joie et le conseil, 
Chanter, c'est allumer son âme, 
Et l'élever haut, tout en flamme. 
Glorieuse comme un soleil. 



SEUL 



Nous avions l'habitude, aux jours de notre enfance, 
A peine menacés, seulement un peu las, 
D'appeler, dans un cri, la mère à la défense, 
D'implorer son secours, ou son pardon hélas! 
Qui, même immérité, ne nous faillissait pas. 

Plus tard nous murmurions à l'oreille du prêtre, 
Dans le temple attristé, l'aveu du mal commis; 
Tribunal oti l'on fut heureux de comparaître, 
Où notre cœur lavé, frais, se sentait renaître. 
Où le juge indulgent nous disait: « Mes amis. » 

La mère est morte. Et puis la foi s'en est allée. 
Nous sommes restés seuls dans un grand abandon; 
Un vide morne emplit notre âme désolée. 
Et, quand, par quelque faute elle est encor troublée, 
Seuls dans notre mépris nous voilà sans pardon. 

8. 



178 CHOIX DE POÈMES 

On dit bien à l'ami : « Frère, connais ma faute. » 
Mais il ne voit pas, lui, nos remords à genoux; 
7vlais son âme est hautaine et s'estime trop haute; 
Sa confiance en nous, la nôtre en lui nous l'ôte!... 
Le prêtre de hasard se retire de nous. 

Eh bien, soit, marche seul, sans chanceler; sois libre, 
Et sans montrer ton cœur à qui ne sait pas voir, 
De ce cœur transpercé, pour l'embaumer d'espoir, 
Arrache le remords; reprends ton équilibre. 
Et marche mieux, d'un pas plus sûr, vers le devoir. 

Évite les sentiers oii tu reçus l'atteinte 

De la haine en ton cœur, du doute dans ta foi, 

Et n'oubliant jamais, quand, comment et pourquoi, 

Ne garde du remords que la blessure sainte 

Par où, dans la douleur, le mal a fui de toi. 



SAVOIR CONSOLER 



Voici la vérité dont mon cœur se pénètre: 

Le cœur étant seul Dieu, tout esprit devient prêtre. 

Par mon cœur lumineux j'ai l'esprit éclairé; 

Tout ce que j'ai senti de bon, je le dirai. 

L'homme a perdu Dieu, soit. Eh bien, l'homme se reste, 

Et l'humaine pitié, pour n'être plus céleste, 

Ne perdant rien de sa douceur, de ses beautés, 

Nous a faits plus divins. Dieu nous ayant quittés. 

C'est pourquoi, si quelqu'un. Frère, de toi s'approche. 

Et qu'il dise: « Mon cœur se fait un grand reproche, 

« J'ai failli, j'ai besoin de dire mon secret: 

H Ëcoutez-moi, » — réponds : « Mon frère je suis prêt. » 

Ecoute avec l'esprit d'un prêtre, c'est-à-dire 

En renonçant au droit malfaisant de maudire, 

Et trouve, conseillé par ton cœur (le seul Dieu) 

Excuse dans la faute, et pardon dans l'aveu. 

Pour coupable qu'il soit, tout homme a dans son âme 

Un point qui reste tendre et qui n'est point infâme, 



180 CHOIX DE POÈMES 

Un point d'humanité que tu découvriras, 

Et le plus criminel doit tomber dans tes bras! 

Car la société, qui parle de justice, 

Voit son péril dans les crimes et dans le vice. 

Et son droit de punir fait sa sécurité. 

Mais ta justice, à toi, c'est l'homme racheté, 

C'est le juge qui pense, à la fois grave et tendre, 

Que tout acte accompli doit pouvoir se comprendre, 

Et qui trouve un seul mot jailli d'un cœur aimant 

Plus divin que l'antique enfer du Dieu clément! 



LE BON TRAVAIL 



Songe, ô rêveur lassé de vivre, 

Que le travail sacré délivre 

L'homme de tous les maux humains! 

En vie, en force salutaire. 

Il rend aux cœurs, — c'est un mystère 

Plus que ne lui donnent les mains! 

Laisse le rêve, prends la plume, 
Lève le marteau sur l'enclume. 
Prends la truelle des maçons: 
Tu sentiras ta délivrance! 
Et sur ta lèvre une espérance 
Voudra s'échapper en chansons. 

L'homme qui rêve seul ramène 
Trop souvent sa pensée humaine 
Sur lui-même qui souffre en lui ! 
La pensée est peu généreuse; 
C'est pour elle qu'elle se creuse. 
Et son dégoût fait son ennui ! 



182 CHOIX DE POÈMES 

Ah! l'homme, avec tout son génie, 
Perd, au fond de l'âme infinie, 
Le fil cassé de sa raison ; 
Puis, cherchant sa raison perdue, 
Il s'effraie à voir l'étendue, 
Tout seul devant trop d'horizon! 

D'où vient donc la vertu secrète 
Du bon travail? C'est qu'il arrête 
Sur un point fixe l'œil content! 
C'est qu'il limite la pensée... 
Toute besogne est cadencée, 
Et s'harmonise au cœur battant! 

Tout travailleur fait de la vie, 
Et c'est l'humanité servie 
Qui, par un charme intérieur. 
Paie en gaîté le bon ouvrage! 
Et tous les cœurs font le courage 
Mystérieux du travailleur! 

Qui rêve est toujours solitaire; 
L'action, par toute la terre. 
Pousse la foule aux grands chemins; 
Le travail n'est jamais la haine... 
Tous les travailleurs font la chaîne 
Et sentent leur cœur dans leurs mains 

Laisse-donc là ce qui t'attriste! 
Sois le dieu qui dans l'homme existe... 
Homme, travaille et sois joyeux! 
L'erreur se sent aux tristes fièvres. 
Le vrai seul met la joie aux lèvres, 
Au fond du cœur et dans les yeuxl 



LE DIEU DANS l'hOiMME 18^ 

Sois la volonté, l'énergie, 

Et tu sentiras, par magie, 

Mille cœurs dans ton cœur content; 

Tu seras de la grande ronde 

Qui se déroule par le monde 

Les mains 'dans les mains en chantant! 



LA REVOLTE 



O sages de bibliothèque, 

Qui dissertons, comme Sénèque, 

Du pauvre, — avec un stylet d'or, — 

Et qui lui reprochons l'envie! 

La sagesse, elle est dans la vie; 

Le pauvre est le plus sage encor. 

Les premiers penseurs, les Moïse, 
Montraient une terre promise. 
Sur terre d'abord, puis au ciel. 
Dieu, c'était l'espoir nécessaire, 
Et l'homme était, dans sa misère, 
Patient — étant immortel. 

Dans l'orgueil vain de la science, 

Ayant ôté la patience 

Au pauvre avec l'espoir divin, 

Vous lui dites: « Souffre, supporte 

Ta misère d'une âme forte... 

C'est inj'uste, — mais tout est vain ! » 



LE DIEU DANS l'hOMME 185 

Penseurs, voilà donc votre ouvrage! 
Et nous demandons le courage 
Aux pauvres qui n'ont plus la Foi! 
Et quand notre harangue est faite, 
Nous allons danser à la fête, 
Chez le ministre ou chez le roi! 

Eux regardent vers nos fenêtres. 

Hélas ! et pour ces tristes êtres 

Nos salons sont des paradis! 

Ils invoquent une Justice 

Vengeresse ou libératrice... 

Quoi! Dieu mort — les laisse maudits! 

Ils vivent dans d'infâmes bouges; 

Ils ont les pieds nus, les yeux rouges. 

Brûlés de veille et de travail, 

Et ce sera toute leur vie! 

Et la Société servie 

Les traite comme son bétail ! 

Eh bien, non, ce n'est plus possible! 

Elle pouvait être insensible 

Quand Dieu veillait sur ses enfants. 

Mais lorsque l'homme est tout pour l'homme, 

Le déchu se relève et somme 

Les riches et les triomphants! 

Le pauvre, au seuil du Louvre en fête. 
Invoque ce dieu qui rachète. 
Dernier recours, le cœur humain, 
Et si ses cris sont sans réponse. 
Il marche au Palais, il enfonce 
La porte, — avec sa grande main ! 



186 CHOIX DE POÈMES 

Ah î beaux parleurs, faux dieux, faux sages, 
Tournez donc vers moi vos visages 
Roses d'ivresse et de santé!... 
Rappelez-vous l'heure où vous-même 
Vous jetiez à Dieu l'anathème, 
Indignés de l'iniquité! 

Rappelons-nous, mes camarades, 

Nos rages et nos escalades, 

Ossa dressé sur Pélion, 

L'assaut superbe aux dieux qu'on r:^ille!... 

Le pauvre aujourd'hui nous assaille? 

C'est la m.ême rébellion. 

Vous êtes dieux; lui, Prométhée; 

Sa misère est imméritée: 

Il veut l'espoir, le pain, le feu; 

Il veut de la justice en som.me: 

L'homme sans dieu demande à l'homme 

Ce que l'homme exigeait de Dieu! 

Soyez donc les fils de Moïse ! 
Faites la justice promJse ! 
Soyez des Christs ressuscites; 
Donnez vos cœurs, soyez sublimes, 
Ou vous serez, dans les abîmes, 
Par les Titans — précipités! 



UN POUR TOUS 



Et ne dis pas : (( Seul pour le nombre, 
Quel bien fera mon humble amour? » 
Que chacun soit flambeau dans l'ombre: 
Les ténèbres verront le jour. 

Ce matin, dans la fourmilière. 
La pluie a fait l'éboulement ; 
La tribu des fourmis entière 
S'est mise à l'œuvre — bravement. 

Et chaque fourmi solitaire 
Ayant, sans hâte et sans délais, 
Porté dehors son grain de terre, 
Tout fut sauvé dans leur palais. 

Que chaque homme console un homme, 
Fasse un bien, donne une pitié... 
Ne t'occupe pas de la somme : 
Le pain sera multiplié. 



188 CHOIX DE POÈMES 

Le pain? — L'homme vit d'autre chose 
Le pain qui manque, c'est l'amour... 
Que le geindre dorme, — s'il l'ose; 
Toi, dans la nuit, chauffe ton four! 

Laisse ton siècle — le temps coule — 
S'égayer, sceptique et moqueur... 
Un seul mot nourrit une foule: 
A tous les cœurs suffit un cœur! 



LE MENDIANT 



La lumière elle-même était nouvelle et fraîche. 

C'était au mois d'avril; nous roulions en calèche; 

Nous allions au Château-Lamartine, à Monceaux. 

Tous les buissons en fleurs vivaient, emplis d'oiseaux. 

C'était aux jours divins de la Pâque fleurie, 

Et des garçons, chantant l'amour et la patrie, 

Aux abords de la ville égayaient les chemins, 

Et les filles avaient toutes des fleurs aux mains. 

La grand'route, plus loin, se fit presque déserte, 

Et renversés, dans la voiture découverte. 

Les yeux sur la campagne heureuse aux lointains bleus. 

Qui se renfle et s'abaisse en coteaux onduleux, 

Nous disions, ayant lu tout bas une Harmonie : 

(( Cette nature-là s'accorde à ce génie. » 

O grand calomnié, blanc cygne au large vol. 
Homme né pour chanter, comme le rossignol ; 
Toi, dont l'âme voilée est un chant de mystère... 
Ta gloire renaîtra, poète involontaire ! 



lOU CHOIX DE POÈMES 

Laisse encor quelque temps ton siècle s'égayer! 
Il doit te revenir, ô chanleur du foyer! 
Le doute n'a qu'un temps; la raison est fragile; 
Il reviendra, poète aux charmes d évangile, 
Boire au flot transparent, d'amour et de douceur, 
Qui sous ta verge d'or a jailli de ton cœur. 
L'archet lent que tu mis sur la Lyre divine 
Rend laccord oia le sens des choses se devine, 
Et pleure et va, — toujours tendre, même en grondan 
Du plus clair orient au plus sombre occident! 

La calèche, au galop, dépassa sur la route 
Un triste béquilleux, vieux, ayant faim sans doute. 
Il suivait notre route en se traînant au bord ! 
Aussitôt, la m.émoire, avec nos cœurs d'accord, 
Nous répéta deux vers touchants d'une Harmonie: 
(( Les infirmes traîn'j:nt sur les bords de la vie 
» Le linceul de leur longue mort!... » 

Et nous nous sentions fiers de cette pitié vaine 
Qui, sans se déranger, passe en plaignant la peine, 
Quand le pauvre, indigné de nous voir déjà loin, 
Vers ces riches distraits et fiers — leva son poing. 
Et cria: « Tous ces gueux! Ça rit de la misère! 
Les gueux! Quand des chrétiens n'ont pas le nécessaifs 
Eux, ça roule en carosse, et ça ne nous plaint pas ! 
Et la menace armait ses yeux, son cœur, son bras ! 
Et je le vois encor, terrible, maigre, blême, 
Tout courbé — mais grandi d'un geste d'anathème! 

« Arrêtez-donc, cocher! » On arrêta. — Le vieux. 
Là-bas, nous regardait venir, l'air anxieux. 
Comment fuir ou braver la colère certaine? 



LE DIEU DANS l' HOMME 191 

Et ses regards perçants disaient toujours la haine, 

Et maintenant, tout prêt à frapper, que sait-on ! 

Il crispait, en tremblant, ses mains sur son bâton. 

« Vous avez bien raison de vous plaindre, pauvre homme ! » 

(Nous lui tendions un peu d'argent, — toute une somme!) 

Mais pourquoi m'insulter, moi? Que vous ai-je fait? » 

Ah! quelle autre parole eût eu pareil effet?... 
L'humanité sans Dieu doit être fraternelle. 
D'autant qu'elle n'a plus d'espérance qu'en elle. 
Que ne met-on souvent en actes la bonté! 
Libre morale, sois l'amour ressuscité... 
Deux vers de Lamartine où la pitié respire, 
Et la douleur haineuse avait pris un sourire! 
« Ils me pardonnent ça !... Si c'est possible !... Ah ! mais 
Je suis honteux... et bien content, je vous promets! 
Que le bonheur du ciel vous suive, bonnes âmes!... » 
Il nous parlait encor quand nous nous éloignâmes, 
Gais d'avoir mis, avec un mot d'humanité, 
L'éclair de joie aux yeux de ce frère irrité; 
Et nous vîmes longtemps, tout là-bas, en arrière, 
Le Mendiant, debout, tourné vers la lumière, 
Qui semblait, élevant ses deux bras pour bénir, 
Un Lazare ébloui conjurant l'avenir. 



LA FORCE DU VERBE 



Qui donc a dit que l'amour même 

Demeure obscur à ce qu'il aime, 

Trahi qu'il est par le discours? 

L'homme et l'homme, l'homme et la femme. 

Mêlent leur cœur, fondent leur âme, 

O parole! sans ton secours. 

Le beau vers, la prose superbe, 
Sont l'écho faible du grand Verbe 
Qui va, des cœurs aux cœurs liés! 
Il est comme un fil où court l'âme, 
Electrique et subtile flamme, 
Invisible aux regards brouillés! 

Quand notre discours est sublime, 

C'est que le grand Verbe l'anime, 

Épars dans le rythme nombreux. 

Les mots hautains sont de vains signes; 

Le verbe court entre les lignes; 

Que sont les mots, s'il n'est entre eux? 



LE DIEU DANS l'hOMME 193 

Le Verbe? souffle du mystère, 
Vent du ciel, parfum de la terre, 
Soupir infini, murmurant, 
Frisson des cœurs, lorsque la bouche 
Expire au baiser qui la touche... 
L'infini passe : on le comprend! 

Une main par la main pressée, 
Un regard trouble de pensée; 
Une larme, un sanglot, des cris. 
Et l'âme du monde est sentie! 
Le Verbe, c'est la sympathie: 
Rien n'est dit, et tout est compris! 

La parole, subtile et traître, 
Dit : « Je crois )> ajoute : « Peut-être » 
Puis : « Je nie, » et fait tour à tour 
Triompher les causes contraires... 
Le Verbe est un, il nous rend frères 
Dans l'espoir et la foi d'amour. 

Un sens muet au mot s'ajoute 
Qui nous fait te concevoir toute, 
Profondeur de l'humanité! 
Ainsi la mer borne la terre: 
Mais c'est un chemin de mystère 
Et le seuil de l'illimité! 

O terre! il n'est point de parole 
Qui te comprenne et te console: 
Le mot dit surtout tes douleurs! 
Mais le Verbe, fait de sons vagues, 
Te berçant sur ses grandes vagues, 
Fait rêver tes destins meilleurs! 



194 CHOIX DE POÈMES 

C'est le chemin, pâle dans l'ombre, 
Qui peut mener à l'Ordre, au Nombre, 
Au sens gardé mais consolant 
Qu'on sent s'agiter sous les voiles... 
... O chemin lacté des étoiles 
Qu'un sable d'astres fait si blanc! 

Il est — sous terre et dans l'air libre — 

Le fil électrique, qui vibre, 

Chargé de mots que n'entend pas 

La cité, qu'elle dorme ou veille, 

Mais qui seront dans ton oreille 

Et dans ton cœur quand tu voudras! 

Homme, fais un instant silence! 

Qu'entends-tu? le vent qui balance 

Un seul arbre, un flot de la mer; 

Tu n'entends que quelques cris d'homme. 

Mais le Verbe apporte la somme 

De tous les sons perdus dans l'air! 

C'est lui, le Verbe, qui t'apporte 
La rumeur lointaine et si forte 
De tous les obscurs travailleurs, 
Bourdons profonds de ruche humaine, 
Tous les plaints de l'homme de peine, 
Tous les soupirs intérieurs! 

Malheur au poète qui rime, 

Sans qu'un jour un souffle d'abîme 

Soulève ses feuillets épars! 

Et qui ne cherche qu'une phrase, 

Quand la vie en roulant écrase 

Tant de martyrs de toutes parts! 



LE DIEU DANS l'hOMME 195 

O Verbe entendu par les âmes, 
Frisson fait de souffle et de flammes, 
Je t'appelle, viens m'embraser! 
Je voudrais lever l'apparence. 
Pour mettre sur toute souffrance, 
Un souffle chaud comme un baiser! 

Verbe divin, pourtant bien nôtre. 

Qui fais comprendre l'Un — par l'Autre, 

Sainte intelligence de tout, 

Pardon des fautes dans les causes, 

O compréhension des choses! 

Cercle sans bord ! câble sans bout ! 

Je t'invoque, source divine 
De l'être, — par qui Ton devine 
Que la raison n'est pas le jour! 
C'est toi la lumière et la voie, 
C'est toi ce mouvement de joie 
Qui nous oppresse au mot: Amour! 

La raison aveugle t'ignore; 

Tu n'es pas dans le mot sonore, 

Tu n'es que dans le fond des yeux, 

Dans la pitié suave et tendre, 

Et lorsque tous sauront t'entendre 

C'est qu'alors tous seront des dieux! 



LE FORGERON 



A Abel de Valait . 

Un forgeron forgeait une poutre de fer, 
Et les dieux, les esprits invisibles de l'air, 
Ces témoins inconnus des actions humaines, 
(Tandis qu'autour de lui, bruissant par centaines. 
Les ét'incelles d'or faisaient comme un soleil,) 
Les dieux voyaient son coeur, à la forge pareil, 
Palpiter, rayonnant, plein de bonnes pensées, 
Étincelles d'amour en tous sens élancées! 

Or, tout en martelant le fer, de ses bras nus. 

Le brave homme songeait aux frères inconnus 

A qui son bon travail serait un jour utile... 

Et donc en martelant la poutre qui rutile, 

Il chantait le travail qui rend dure la main, 

Mais qui donne un seul cœur à tout le genre humain. 

Tout à coup, la chanson du forgeron s'arrête : 

« Ah ! dit-il tristement, en secouant la tête. 

Mon travail est perdu, la barre ne vaut rien: 

Une paille est dedans; recommençons. C'est bien. » 



LE DIEU DANS l'hOMME 197 

Car le bon ouvrier est scrupuleux et juste ; 

Il ne plaint pas l'effort de son torse robuste; 

Il sait que ce qu'il doit c'est un travail bien fait, 

Qu'une petite cause a souvent grand effet, 

Que le mal sort du mal, le bien du bien, qu'en somme 

Un ouvrage mal fait peut entraîner mort d'homme. 

Les étincelles d'or faisaient comme un soleil; 
Et de ce cœur vaillant, à la forge pareil, 
Étincelles d'amour en tous sens élancées, 
Jaillissaient le courage et les bonnes pensées. 

Et la poutre de fer, dont l'ouvrier répond, 
Sert un beau jour, plus tard, aux charpentes d'un pont 
Et sur le pont hardi qui fléchit et qui tremble, 
Voici qu'un régiment — six cents hommes ensemble — 
Passe, musique en tête, et le beau régiment 
Sent sous ses pieds le pont fléchir affreusement... 
Le pont fléchit, va rompre... et les six cents pensées 
Vont aux femmes, aux sœurs, aux belles fiancées, 
Et dans le cœur des gens qui voient cela des bords, 
La patrie a déjà pleuré les six cents morts! 

Chante, chante dès l'heure où ta forge s'allume! 
Frappe, bon ouvrier, gaîment, sur ton enclume : 
Le pont ne rompra pas, le pont n'a pas rompu! 
Car le bon ouvrier a fait ce qu'il a pu, 
Car la barre de fer est solide et sans paille... 
Chante, bon ouvrier, chante en rêvant, travaille ! 
Règle tes chants d'amour sur l'enclume au beau son! 
Ton cœur bat sur l'enclume et bat dans ta chanson! 
... Les étincelles d'or en tous sens élancées, 
C'est le feu de ton cœur et tes bonnes pensées. 



198 CHOIX DE POÈMES 

L'homme n'a jamais su, l'homme ne saura pas 

Combien d'hommes il a soutenus de ses bras 

Au-dessus du grand fleuve et de la mort certaine! 

Et pas un seul soldat, et pas un capitaine 

Ne saura qu'il lui doit la vie et le retour 

Au village oii l'attend le baiser de l'amour. 

Nul ne dira: « Merci, brave homme », à l'homme juste 

Qui fit un travail fort avec son bras robuste... 

Mais peut-être qu'un jour, quand ses fils pleureront 

En rejetant le drap de son lit sur son front, 

Quand la mort lui dira le secret à l'oreille, 

Peut-être il entendra tout à coup, ô merveille! 

Il verra les esprits invisibles de l'air 

Lui conter le destin de sa poutre de fer, 

Et lorsqu'on croisera ses pauvres mains glacées, 

Lui, vivant immortel dans ses bonnes pensées, 

Laissant sa vie à tous, en exemple, en conseil, 

Sentira rayonner son cœur comme un soleil ! 



LA BONNE MORT 

A Jules C... mon plus vieil ami 



Mourir est un travail, non pas le moins utile. 
Nodier, mourant, disait: « Ça n'est pas si facile! » 
Pour consoler tous ceux qui nous verront souffrir, 
A l'heure de l'adieu tâchons de bien mourir. 
Hélas! la Vie en pleurs, quand tu meurs, te contemple, 
Épiant la terreur et souhaitant l'exemple, 
Elle cherche un conseil dans ton dernier instant 
Car le plus fort répugne à ton sort qui l'attend. 

La Mort m'est apparue, un jour, très consolante. 
Mon Grand-père expirait. L'agonie était lente. 
A quatre-vingt-treize ans il mourait, le vieillard, 
Tout vivant de la voix, du geste, du regard. 
Une nuit;... oh! je sens la fatigue infinie 
Qui m'écrasa, tandis qu'il criait l'agonie! 
G colère de l'âme et lâcheté du corps! 
Je voulais mon réveil avec de vains efforts! 
Trop las pour secouer la torpeur écrasante, 
Je sentais, j'entendais partout la mort présente. 



200 CHOIX DE POÈMES 

Et les grands plaints du cher mourant, aigus ou bas, 
M'entraient au plus profond mais ne m'éveillaient pas! 

O Christ, j'ai compris là, — jugeant par moi les autres, 
Le terrible sommeil que dormaient tes apôtres. 
Pendant que tu suais l'agonie et le sang! 

— (( Quoi ! tu meurs douloureux et je dors impuissant ! 
Ta mort te tient couché, ma vie à moi me couche ! 
Ma pitié pour tes cris est sans voix dans ma bouche ! 
Et j'étouffe, assoupi, sous l'étrange remord 

D'être trop moi, — pendant que tu deviens un mort! » 

Le lendemain matin : — « Jean, me dit mon grand-père, 
Vois-tu... je vais mourir... avant la nuit, j'espère... 
Je le souhaite, car cette nuit j'ai compris 
Que vous ne dormez plus à cause de mes cris! » 
J'embrassai le m.ourant qui, ma main dans les siennes 
Répéta plusieurs fois ces paroles chrétiennes. 

— (( Adieu, dit-il encor, la mort est un grand bien! » 

— (( Oui, père, quand on porte un cœur comm.e le tien. » 
Il ajouta riant, (sa bouche était si bonne!) 

— « Écoute : // faut partir quand la trompette sonne » 
Un refrain familier qu'il fredonnait encor. 

Puis, l'aurore frappant la vitre en rayons d'or, 

Il redit, regardant la mer et la lum.ière, 

Deux vers d'un vieil auteur, en façon de prière: 

(( Le lever du soleil, dans ce brillant lointain, 

Ne m'a jamais paru si beau que ce matin! » 

Il dit enfin : (( Ce soir tu dormiras tranquille. » 

C'est ainsi qu'il mourut... Ça n'est pas si facile! 
Mais cela sert. Mon cœur en est resté plus fort. 
Ami, tu t'en souviens, nous l'habillâmes mort, 



LE DIEU DANS l'hOMME 201 

Puis, l'escalier étant trop étroit et trop raide 

Pour le cercueil, — je dus descendre avec ton aide, 

Mon frère, entre mes bras le vieillard endormi, 

Sa tête sur mon cœur, tu t'en souviens, ami, 

Toi, tenant ses genoux, frère, sur ta poitrine. 

Tout riait au jardin sous la clarté divine... 

Dans les fleurs, le cercueil attendait grand ouvert, 

Tout criblé de rayons sous le feuillage vert. 

De bons paysans, six par six, à tour de rôle, 

Portèrent le cher mort sur leur robuste épaule. 

Et nous l'accompagnions, par nos pierreux chemins, 

Causant, l'amour au cœur, des rameaux verts aux mains. 

Et, — tu t'en souviens, toi qui près de moi, mon frère. 

Veille par le beau temps et par le temps contraire, 

O marin que la mer me reprend trop souvent, — 

Nous disions que la mort enseigne le vivant, 

Et que la nôtre un jour, par celle-là servie. 

Peut-être sera bonne à consoler la Vie, 

Car l'exemple d'un seul, par les fils répété. 

De l'un à l'autre court vers l'immortalité. 



A LA MEMOIRE 
DE MON GRAND-PÊRE JACQUES 



Mon regret sans souffrance évoquera ton ombre, 
G père de mon père, ô vieil homme indulgent, 
Que je revois, rasé de frais, cheveux d'argent, 
Assis dans le foyer sous le haut manteau sombre 

A soixante-dix ans, vieux pilote surpris, 
Tu vis que ton bateau naviguait vers sa perte, 
Et droit et souriant, et de vieillesse verte. 
Tu sombras, ruiné jusqu'au dernier débris. 

Hier bourgeois visité dans ta maison de ville, 
Sans asile à présent, tu cherchas dans les bois, 
Dans les grands bois de pin, dont tu compris la voix. 
Un désert où cacher ta pauvreté tranquille. 

Seul? non; une faiblesse était là, ton soutien, 
Ta fille au pâle front qui maintenait ta force... 
Le chêne-liège vieux, bois dur et tendre écorce, 
Porte un cœur étoile, père, comme le tien. 



LE DIEU DANS L HOMME 



20S 



Tu trouvas en ruine un logis à couleuvres, 
Et charpentier, maçon, terrassier et couvreur, 
Sans maître et sans manœuvre et pourtant sans erreur 
Tu refis la maison, vieil enfant de tes œuvres ! 



Le « campas » fait jardin, bien planté, bien enclos, 

Ce travail le paya pour le temps de ta vie, 

Et de par ta misère à l'abri de l'envie. 

Tu travaillas vingt ans, — jusqu'au dernier repos. 



Tu n'as plus rien connu des villes, sur ta roche; 
Robinson, tu voyais la mer, — de ta maison ; 
Mais des vaisseaux dorés errant sur l'horizon, 
Tu saluais l'adieu sans souhaiter l'approche. 

Les saisons circulaient, les jours qui font les mois. 
Les grands froids, les grands chauds ; toi, selon la journée, 
Assis au grand soleil, ou dans la cheminée. 
Tu lisais du français et tu parlais patois. 

Conteur, tout en tressant des paniers et des claies, 
Tu faisais aux enfants de longs, de gais récits. 
Et moi-même en vacance, à tes côtés assis, 
J'oubliais, pour ta voix, l'école dans les haies. 

Ton fils, dont je suis fils, était mort loin de toi, 
Dans ce vaste Paris que n'aiment pas les mères... 
Tu souriais pourtant à mes jeunes chimères 
Homme de peu d'étude et de beaucoup de foi. 



204 CHOIX DE POÈMES 

Tu toléras, ami d'une douceur parfaite, 
Mon caprice d'enfant d'abord, l'autre plus tard, 
Et je te vois sourire à mes vers, beau vieillard 
Dont le fils était mort, un peu d'être poète! 

Oui, lorsqu'au lieu d'amour la Muse en moi parla, 
Un sourire attristé vint éclairer ta bouche; 
Et tu disais, avec le ton simple et qui touche: 
« Il n'y a rien à dire... Où prend-il tout cela? » 

... Grand-père, tout cela, quelle qu'en soit la gloire, 
Je l'ai pris à toi-même, à ta simplicité, 
Au vieux air que tu m'as, le soir, cent fois chanté, 
Au ton dont tu disais ta plus naïve histoire... 

Je l'ai pris dans tes bras, dans ton cœur, dans ta main, 
Dans l'oubli des cités où sont les choses laides. 
Dans la vieille maison, seule au fond des pinèdes, 
Et dont je ne veux pas oublier le chemin. 

Tu fis mon œuvre simple et ma voix attendrie, 
Et je rapporte à toi ce qui vient de toi seul... 
... C'est à vous que je parle, ossements de l'Aïeul, 
Poussière de la mort, terre de la patrie! 



REVE D'ENFANT 



Étant mort tout petit, je m'éveil'ai de même, 

Après des milliards de siècles, — à huit ans. 

Le jour me fit l'effet d'une aube de printemps, 

Quand le Réveil entra tout à coup dans mon ombre. 

Et pourtant, au dehors, lorsque les morts, sans nombre, 

Se levèrent, grouillants, effarés du réveil, 

Je vis qu'on n'était plus éclairé du soleil. 

Le soleil était mort, et, pour Tœuvre dernière. 

Nous-mêmes nous étions notre étrange lumière. 

Et je vis, sur moi-même ayant porté les yeux, 

Insouciant, léger dans mon matin joyeux, 

Tandis que l'air tremblait du clairon redoutable. 

Je vis que je portais encor, dans mon cartable. 

Mon Histoire sacrée, une plume, un cahier... 

J'allais, comme à l'école, au jugement dernier. 

Et Siècles, Nations, en une seule foule. 

Peuples, Races, passaient comme un fleuve s'écoule 

Sur sa pente fatale il roule incessamment 

Sans qu'une goutte d'eau fasse halte un moment, 



206 CHOIX DE POÈMES 

Par la masse de tant 'de gouttes d'eau poussée! 
Ainsi coulaient sans fin, multitude pressée, 
Les générations des générations. 
Quelle diversité d'hommes! de nations: 
Que d'armes, de manteaux aux formes inconnues! 
Puis venait, par moments, le flot des races nues, 
Et je pensais: (( Quand donc verrai-je les Hébreux? » 
Et les Peuples passaient nombreux, nombreux, nombreux. 
Voici des Blancs, des Noirs, des Rouges et des Jaunes, 
Et la terre — rendant, par couches et par zones, 
Toute cette poussière humaine, — n'était plus 
Qu'un noyau sous les pieds des âges révolus! 

C'était ainsi. Chacun sait qu'un rêve est bizarre. 

La foule tout à coup se fit un peu plus rare... 

Un bon vieillard passa qui s'aidait d'un bâton. 

Et je lui dis: — « Monsieur, s'il vous plaît, où va-t-on? » 

— « A Josaphat, dit-il, tu sais bien, la vallée 
De Josaphat? C'est là que la foule est allée. 
L'Histoire Sainte alors, nous ne la savons pas? 
Mais, vois-tu, mon petit ami, pressons le pas, 
Car l'Ange 'du Seigneur a fait savoir au monde 
Qu'il faut au grand appel que chacun lui réponde 
Devant tous, — et que Dieu doit être sans pitié ! 
Si quelqu'un fait attendre il sera châtié. » 

Et tandis que le vieux continuait sa route, 
Préoccupé du Dieu que l'Univers redoute, 
Je songeais à l'Ecole, au Maître, à son regard 
Sévère, si quelqu'un arrivait en retard... 



LE DIBU DANS l'HOMME 207 

Et justement, — ayant très soif, — non sans surprise 
J'entendis qu'on criait: (( A la bonne cerise! » 

— « Par ici, le marchand! J'ai deux sous, par ici! » 
Pour deux sous, j'en eus plein mon tablier. — « Merci ! 
Vous avez eu, brave homme, une bien bonne idée ! » 

— (( Oui, dit-il reprenant sa marche retardée... 
A la bonne cerise! » Il modulait ses cris 
Printaniers, comme font les marchands de Paris; 
Et tandis que fuyait sa voix déjà lointaine, 

Je m'assis, bien content, au bord d'une fontaine; 
Des oiseaux y buvaient; je bus comme eux, près d'eux. 
Puis leur fis bonne part de mes fruits savoureux, 
Et je riais de voir leur joli bec aux prises. 
Tout noir, avec le rouge éclatant des cerises. 

Or quelqu'un qui courait me cria tout à coup: 
(( Petit, prends comme moi tes jambes à ton cou! 
Nous sommes les derniers! Suis-moi, voici la route! » 

Je courus, j'arrivai. La terre était là, toute. 

Là, dans l'espoir du ciel et la crainte du feu, 

Sur les gradins en cercle, humble sous l'œil de Dieu, 

Toute l'humanité, formidable assemblée. 

Attendait en silence, immobile et troublée. 

Pour vaste cependant que soit l'immense mer, 

Elle n'est rien devant l'infini de l'éther; 

Et devant la Justice et la vie Eternelle, 

L'Humanité voyait sa petitesse en elle. 

Et par-dessus les plus hauts gradins, trônait Dieu 

L'Esprit, le Fils à droite et le Père au milieu. 

Des Anges derrière eux élevaient la trompette 



208 CHOIX DE POÈMES 

Terrible, dont lecho dans les cœurs se répète 

Et qui, lorsque j'entrai, s'abaissa tout à coup. 

Et l'Assemblée alors, d'un bout à l'autre bout, 

Me plaignant de mon sort, souffrant de son attente. 

Tourna vers moi des yeux de pitié mécontente. 

Car étant le dernier, j'allais être puni! 

Au péché d'un instant, châtiment infini: 

La main de l'Eternel est lourde à l'Ephémère! 

Et les mères pleuraient, — toutes étant ma mère, — 

Et toutes élevaient leurs enfants dans leurs bras, 

En murmurant: « Seigneur, tu lui pardonneras?... » 

— (( ... Quelle est, » dit une Voix terrible 'dans les nues, 
(( La créature, alors que toutes sont venues, 

Qui fait attendre ainsi les mondes et leur Dieu?... )> 

Et j'étais seul, au fond du gouffre, au beau milieu, 
Cherchant en vain, parmi les réponses apprises... 

Je dis enfin: (( ... C'est que je mangeais des cerises! 
Et puis j'en ai donné leur part à des oiseaux... » 

La foule s'agita comme les grandes eaux, 

Tous attendant l'Arrêt, tous redoutant ensemble 

Le Juge devant qui le Juste même tremble!... 

Mais alors, dans la nue, une voix douce dit: 
« Heureux ceux qui seront pareils à ce petit!... 

— Enfant, reprit Jésus, viens à ma droite, monte! » 
Et je montai, content, avec un peu de honte, 

Et la foule élevait les enfants dans ses bras. 

En criant: <( Oui, Seigneur, tu leur pardonneras! » 



LE CHRIST AU TOMBEAU 



Quand, à Gethsémani, Christ a senti le sang, 

Et l'angoisse, couler sur son corps gémissant. 

Lorsque la Passion sur la croix se consomme, 

Quand il jette en un cri toute l'horreur d'être homme, 

Ce n'est pas l'épouvante, en songeant aux bourreaux. 

Qui resserre sa chair et qui court dans ses os, 

Et ce n'est pas le fiel exprimé sur sa lèvre, 

Ni les clous, dans ses mains qui tressautent de fièvre, 

Ni l'agonie enfin, qui font pleurer sa voix. 

C'est que Pierre, un ami ! l'a renié trois fois, 

C'est que Jean n'est pas là, ni la Mère sublime. 

Et que le Père est sourd au cri de son abîme î 

Il pleure amèrement les jours où, sur son sein, 

Sa mère le berçait au chant d'un verset saint. 

Et l'heure où Jean, empli de tendresse divine, 

Posait le front sur son épaule et sa poitrine... 

Mais plus tard, quand il voit les Fem.mes à ses pieds. 

Quand tous les grands Amours, toutes les Amitiés, 

Baignent son corps divin de pleurs et de prière, 

Alors la tombe est tiède, — et s'emplit de lumière. 



LE SANG DU CHRIST 



La Croix éternelle se dresse, 
L'arbre divin de la tendresse, 
De la pitié, du dévouement, 
Sur tous les sommets de la terre, 
Et visitée ou solitaire, 
Elle règne éternelliement. 

Il existe un dieu dans tout homme, 
Et c'est Jésus-Christ qu'il se nomme, 
Et son autre nom, c'est Amour; 
Il est plus beau que Prométhée; 
Il est confessé par l'athée; 
Il éclaire comme le jour. 

Il saigne au cœur des plus infimes, 
Qui, bravant de sanglants abîmes, 
Soldats, couvreurs, mineurs, marins. 
Souffrent patients pour le monde, 
Et meurent d'une mort féconde, 
Suppliciés aux fronts sereins! 



LE DIEU DANS l'hOMME 211 

Tout homme qui meurt pour les autres, 
Christ vivant, est de tes apôtres! 
Il est même dieu — plus que toi ! 
Car il n'a plus que sa souffrance; 
Il a perdu ton espérance: 
Il est charité sans la foi! 

Cet homme, à l'heure du martyre, 
Lorsque le voile se déchire 
Au seuil de ton temple ébranlé, 
Il voit vide ton tabernacle, 
Mais il est son propre miracle. 
Puisqu'il console inconsolé! 

N'est-il pas plus grand que toi-même, 
L'homme nouveau dont le cœur aime. 
Mais dont l'esprit crie, éperdu, 
A l'esprit: « Père! » à la Matière: 
« Ma Mère ! » et qui meurt sans prière. 
Sûr de n'être pas entendu! 

Ah! que du moins il se regarde. 
Qu'il croie en lui-même, qu'il garde 
La foi dans l'amour triomphant! 
Qu'il espère au moins en lui-même, 
Et que jamais il ne blasphème 
La mère, l'amour ni l'enfant! 

L'homme ne croit plus, l'homme pense; 
L'homme n'attend de récompense 
Que de ce dieu qu'il porte en lui ! 
L'homme est triste; pas un n'espère. 
L'homme est seul; il n'a plus de Père. 
Le Fils est le Père aujourd'hui. 



212 CHOIX DE POÈMES 

Père de toutes les familles, 
Deux sont mortes de tes trois filles: 
Il nous reste la charité; 
Mais elle vit, mais elle règne, 
Au gibet, glorieux — qui saigne 
Sur toutes les cimes planté! 

Tandis que là-bas, 'dans les plaines, 
Au fond des palais, coupes pleines, 
Le Roi, le Riche, le Puissant 
Boit l'oubli des choses sévères. 
Toi, debout sur mille calvaires, 
Tu nous verses toujours ton sang! 

Bras grands ouverts, front qui s'incline, 

La barbe au creux de ta poitrine, 

Des clous dans tes pieds, dans tes mains, 

O Jésus, tu nous dis encore : 

« Je vous aime », et chacun t'adore 

Dans tous les dévoûments humains. 

Sang du Christ, divine rosée! 
La terre en est toute arrosée; 
Tous les sommets en ont fleuri ! 
La fleur du monde la plus belle. 
C'est la charité qu'on l'appelle. 
C'est le cœur d'un homme attendri. 

Tombe, tombe en larmes sublimes, 
Sang du Christ, — du flanc des victimes 
Sur les bourreaux rendus meilleurs. 
Puis, tombant en Bonne Parole, 
Fais pleurer d'amour et console 
Toutes les mères de douleurs! 



VIII 

L'ÉTERNEL CANTIQUE 

(1886) 



Nigra sum sed formosa 

(Le Cantique des cantiques). 



L'ETERNEL CANTIQUE 

(FRAGMENT; 



Pressez-moi comme un sceau qui scelle votre bouche, 
Pressez-moi comme un sceau qui scelle votre cœur! 
L'amour soumet tout ce qu'il touche; 

C'est l'inévitable vainqueur: 
Il est comme la mort, inflexible et farouche; 
Il est immortel et fort 
Comme la mort! 
Il ravage les corps, il dévaste les âmes 

Comme les tourments de l'enfer! 
Les lampes qu'il transmet sont des lampes de fer, 

De feu, — de fer et de flammes ! 
Les déluges ont pu tomber du ciel en bas 
Sans étouffer l'amour sous les masses de l'onde, 
Et tous les océans, tous les fleuves du monde 
Déborderaient sur lui qu'ils ne l 'éteindraient pas.' 



IX 

LE LIVRE 

DES PETITS 

(1886) 



10 



Aimez les métiers, le mien — et les vôtres 
On voit bien des sots, pas un sot métier; 
Et toute la terre est comme un chantier 
Où chaque métier sert à tous les autres. 
Et tout travailleur sert le monde entier ! 



(Le Livre des Petits. — Les Métiers, 



LA LEÇON DE LECTURE 



— « Monsieur Jean, vous lirez i'alpliabet aujourd'hui. » 

J'entends encor ce mot qui faisait mon ennui. 
J'avais six ans, j'aimais les beaux livres d'images; 
Mais suivre ces longs traits qui noircissent des pages. 
Ce n'était point ma joie, et je ne voulais pas. 
Pourtant, quand je voyais un peu d'écrit, au bas 
Des villes, des bateaux, des ciels aux blanches nues, 
J étais impatient des lettres mal connues, 
Qui m'auraient dit le nom des choses et des lieux! 
Savoir est amusant, apprendre est ennuyeux : 
J'aurais voulu savoir et ne jamais apprendre! 
Et lorsqu'on me parlait d'alphabet, sans attendre 
Qu'on eût trouvé le livre effrayant, j'étais loin! 
Oii? qui le sait! L'enclos a plus d'un petit coin 
Où, parmi le fenouil, le romarin, la mauve, 
Un enfant peut guetter l'insecte qui se sauve, 
Et se sentir perdu comme en une forêt; 
J'étais là, prêt à fuir dès que l'on m'y verrait! 



22U CHOIX DE POÈMES 

Quand surgissait enfin l'aïeul avec son livre, 

Je glissais par des trous où nul n'eût pu me suivre, 

Et... cherche, bon grand-père, oii l'enfant est niché i 

Un jour on me trouva dans un figuier perché; 

Un autre jour, prenant au bon moment la porte, 

j entrai dans les grands blés du champ voisin, en sorte 

Que j'entendis ces mots derrière notre mur: 

(( Il n'a pas pu sortir! — En êtes-vous bien sûr? 

— Certes ! le portail sonne, et la muraille coupe ! )> 

Et grand-père ajoutait: « Je l'attends à la soupe! o 

Comme l'oiseau privé fuit mais retourne au grain, 

Il fallait revenir, le soir, d'un ton chagrin 

Dire à mon grand-papa : « Demain, je serai sage ! » 

Un jour: ((Monsieur l'oiseau, je vais vous mettre en cage. 

Dit le bon vieux sévère, et vous n'en sortirez 

Qu'après avoir bien lu l 

— Mais, mon grand-père... 

— Entrez ! » 
J'étais pris par le bras comme un oiseau par l'aile; 
Nos poules dans l'enclos piquaient l'herbe nouvelle; 
Leur cabane était vide, on m'y fit entrer — seul. 
Et le livre s'ouvrit dans les mains de l'aïeul! 

Et que de fois les gens qui venaient en visite 
Me virent, — à travers la barrière maudite! 
Et tous riaient, disant: (( Ah! le petit vaurien! )> 
Ou: (( Le joli pinson! et comme il chante bien!» 
C'est qu'appuyant mon front aux losanges des grilles, 
Il fallait tout nommer, lettres, accents, cédilles, 
Sans faute ! et la prison me fut bonne en effet, 
Car pour vite en sortir que n'aurais-je pas fai' ' 



CE QU'A FAIT PIERRE 



Voici ce qu'a fait Pierre étant encor petit: 

Mon père était marin, me dit-il ; il partit, 

Plusieurs fois, loin de nous pour une année entière... 

(Je vous répète là les mots que m'a dits Pierre) 

...Et j'avais vu ma mère, aux soirs d'hiver, souvent, 

Pleurer, les yeux fermés, en écoutant le vent. 

— « Pourquoi fermer les yeux, ma mère? lui disais-je; 

— Ah î me répondait-elle, enfant, Dieu nous protège ! 
C'est pour mieux regarder dans mon cœur. — Qu'y vois-tu? 

— Un navire penchant, par les vagues battu, 
Et qui porte ton père à travers la tempête ! » 
Alors pour m'embrasser elle avançait la tête, 
Et moi, je lui disais, à l'oreille, tout bas: 

— (( Je veux le voir aussi : je ne pleurerai pas ! )> 

MoHi père revenu, grande réjouissance! 

La maison oublia les tourments de l'absence. 

Mais, moi, j'avais toujours présents les soirs d'hiver 

Où le vent fait songer aux navires en mer ! 



222 CHOIX DE POÈMES 



Et quand mon père allait pour sortir, fût-ce une heure, 
11 disait mécontent: (( Voilà Pierre qui pleure! » 
Ma mère me prenait alors entre ses bras, 
Et quelquefois, mon père — ému — ne sortait pas. 

Un soir que je semblais endormi sur ma chaise, 
Après souper, ma mère et lui causaient à l'aise; 
Et mon père disait : — « Demain le bateau part ; 
C'est très loin, mais on fait escale quelque part; 
Je t'écrirai de là, sois paisible à m'attendre. 
Quant à Pierre, il est bon ; mais trop faible, trop tendre ! 
Il faut une âme forte aux enfants des marins. 
je n'aime pas ces pleurs, ces cris, ces grands chagrins... 
Il m'est dur de quitter un garçon de son âge 
Sans l'embrasser, de peur qu'il manque de courage! 
Il faut que je le voie un homme à mon retour! 
S'il savait que demain je pars au point du jour, 
Quel désespoir î... J'entends partir sans qu'on l'éveille, n 

Ainsi parlait mon père, et je prêtais l'oreille! 

C'était mal d'écouter, je vous en fais l'aveu; 

Le bien que j'en tirai, du moins, m'excuse un peu. 

Voici. Je me dis: — « Pierre, ayons une âme forte! » 

Et quand le lendemain mon père ouvrit sa porte, 

A la pointe du jour, doucem.ent, doucement. 

Il me vit en travers de la porte et dormant 

Sur le tapis du chien, tous les deux côte à côte! 

Je m'éveille. Ma mère accourt; moi, tête haute: 

— (( Tiens, je ne pleure pas ! je suis un homm.e, vois, 

Mon père!... » 

C'était lui qui pleurait cette fois! 



LA CONSCIENCE 



On sait toujours quand on fait bien, 
Jean; une voix parle en toi-même; 
C'est la voix de quelqu'un qui t'aime 
Car son jugement c'est le tien. 

Écoute-la, la voix secrète, 

Mon fils, la voix de bon conseil : 

Elle veille dans ton sommeil; 

A toute heure elle est toujours prête. 

Sais-tu, Jean, quelle est cette voix 
Qui te félicite ou te gronde? 
Qui parle au cœur de tout le monde? 
Qui, dans la nuit, dit: « Je vous vois! » 

C'est Conscience qu'on la nomme; 
C'est l'écho, dans nos cœurs resté, 
D'un avis souvent répété 
Par notre père, un honnête homme. 



(1) Inédit. 



224 CHOIX DE POEMES 

C'est un cri de mère à genoux, 
Nous suppliant de rester sages!... 
La conscience a les visages 
De nos pères vivants en nous. 

C'est le souvenir d'un beau livre, 
Expérience d'un ancien, 
Et qui nous dit que « faire bien » 
C'est avoir du bonheur à vivre. 



LA NOËL DU ROUGE-GORGE (1) 



Dans la vieille maison et dans la vaste chambre 
Je veille seul. Dehors gronde un vent de décembre 
Et le profond ciel noir pleure à gros flocons blancs. 
Les arbres du jardin sont des spectres troublants, 
Et je les vois, lorsque mes yeux quittent mon livre. 
Crisper vers moi leurs bras douloureux, lourds de givre ; 
Du dehors, aux oiseaux réveillés et frileux. 
Ma lampe doit sembler un astre merveilleux; 
Un feu vif, dont ma chambre est toute illuminée, 
Rayonne dans la haute et large cheminée. 
Petit théâtre étrange oij dansent des lutins 
Au son de je ne sais quels orchestres lointains... 
Je fête, à ma façon, Noël, — en solitaire : 
Je veillerai, songeant au vieux et doux mystère, 
Jusqu'à l'heure attendue où, sous le noir du ciel, 
Le clocher chantera l'hosannah de Noël. 

Mon enfance revient en moi : je vois la crèche ; 
Entre l'âne et le bœuf, sur la paille bien fraîche, 

(1) Extrait de La Légende enfantine^ ouvrage inédit. 



226 CHOIX DE POÈMES 

Ouvrant ses bras mignons, sourit l'Enfant Jésus; 
Les plus pauvres seront, ici, les mieux reçus: 
L'un apporte en présent des œufs, l'autre une poule, 
Et les Rois couronnés sont perdus dans la foule... 
Noël ! En souvenir de ce drame charmant, 
Nos pères, de très loin, se visitaient gaîment. 

Hélas! minuit est proche, — et je n'attends personne, 
Quand, toc, toc! sur ma vitre un coup frappé résonne... 
Toc, toc! j'ai tressailli, mais, bientôt rassuré, 
Je devine l'oiseau dont l'appel est sacré: 
Le Rouge-Gorge! 

Eh, oui, j'ai cru le reconnaître! 
C'est lui — j'en suis certain — qui heurte à ma fenêtre. 
Je me lève, — très lent pour ne pas l'effrayer... 
Toc, toc! il sait qu'il a sa place à mon foyer, 
Qu'il trouvera toujours une miette à ma table, 
Qu'au soir de la Noël on est plus charitable, 
Et que nous, ses amis, chanteurs et tâcherons, 
S'il frappe à coups plaintifs, vite nous ouvrirons! 

La lampe est dans ma main ; et, la portant très haute 

Pour mieux voir ce passant qui veut être mon hôte, 

Je vais, à pas muets, vers la vitre qui luit, 

Frêle obstacle, mais qui me sépare de lui... 

Car je le vois!... là!... sur le bord de la croisée!... 

Son œil très noir reflète une flamme irisée; 

Ma lampe est un soleil dont il est ébloui... 

— « Toc. toc! Vas-tu m 'ouvrir à la fin? » 

— « Certes oui ! 
» Mais, près de toi, je suis un géant, petit être! 
» Le géant, pour ouvrir cette dure fenêtre, 



LE LIVRE DES PETITS 227 

» Va faire un bruit énorme, agiter de grands bras! 

» Et toi, — devant ce geste incompris, — tu fuiras, 

» Croyant qu'on a voulu trahir ta confiance! » 

Toc, toc, il bat la vitre avec impatience ! 

Oh! cette vitre! joie et chaleur d'un côté, 

Et, de l'autre, la nuit, l'horreur, l'immensité! 

Il va, vient... Par moments il semble craindre un piège... 

Ses petits pas font des étoiles sur la neige; 

Sans la vitre, on pourrait le prendre avec la main ; 

II a dans ses yeux noirs un désespoir humain ; 

Son bec vibre... il en sort un reproche, une plainte: 

« Tic ! c'est du sang d'un Dieu que ma poitrine est teinte i » 

Lorsque Jésus en croix, d'épines couronné, 
S'écria: « M'avez-vous, Seigneur, abandonné? » 
Un oiseau, répondant, seul, à l'appel suprême. 
Accourut, se posa sur l'affreux diadème, 
Et, de son bec mignon, à grands coups maladroits, 
Tenta d'ôter l'épine au front du Christ en croix. 
En récompense, il a gardé, sur sa poitrine, 
Une goutte du sang doré, tache divine ! 

— « Tic, tic, par ce temps noir et par ce froid cruel, 
Je viens chercher ma place au feu de la Noël ! » 

Cette âme suppliante, en quête d'un bon gîte, 
Sous l'infini des nuits, oh! comme elle est petite! 
« Attends-moi! » j'ai posé ma lampe; et lentement, 
J'ouvre! — mais si craintif que soit mon mouvement. 
Je ne peux empêcher que la maison ne tremble 
Quand vitre, fers et bois, s'ébranlent tous ensemble ; 



228 CHOIX DE POÈMES 

Et comme j'avais pris une âme d'oiselet 

Pour répondre au petit ami qui m'appelait, 

Moi-même, stupéfait d'un si brusque vacarme, 

J'y crois entendre un monde entier qui grondeet s'arme, 

Tandis que, sans savoir y pressentir l'amour, 

L'oiseau s'est envolé... peut-être sans retour! 

La vitre est grand'ouverte, et le froid, la rafale, 
La neige, la terreur, s'engouffrent dans la salle ; 
La nuit fouette mon front d'un pli de son linceul ; 
Le petit être a fui dans l'immensité, seul. 
Loin de mon cœur, croyant l'ombre plus charitable! 
... Oh! puiss&-t-il, par la lucarne, dans Tétable, 
Où la poule est assise et rêve sur son œuf. 
Entrer, et s'endormir près de l'âne et du bœuf! 

Pourtant, qui sait? malgré cette effroyable alerte, 
Immobile, attentif à ma fenêtre ouverte, 
Encore ému d'espoir, s'il était là, tout près, 
Dans le jardin, sous les rameaux du vieux cyprès? 

Alors, j'ai ranimé ce feu qui le fascine. 
Puis j'ai gagné, furtif, une chambre voisine: 
Je veux que l'humble ami, rassuré peu à peu, 
Revienne vers ma lampe et se chauffe à mon feu : 
J'ai laissé grand'ouverte, en partant, la fenêtre, 
Et, de mon recoin sombre, où le froid me pénètre, 
Je surveille à présent, par l'huis entrebâillé. 
Ce trou béant là-bas, noir, sinistre et mouillé. 

Hélas! entre les hauts chenets luisants, d'ans l'âtre 
Qui tantôt me semblait un gai petit théâtre 



LE LIVRE DES PETITS 229 

Où des lutins de feu dansaient allègrement, 

La bûche de Noël n'est plus qu'un tronc fumant; 

La lampe, à mon espoir qui vacille — est pareille... 

Long, triste, un chant de cloche arrive à mon oreille... 

Minuit sonne, lointain, par la neige voilé... 

Où donc est-il, Tami que j'ai tant appelé? 

Quelque part, sous le vent de nuit, dans les tourmentes, 

Il rêve un tiède abri plein de choses aimantes ! 

Il meurt, désespéré, peureux et grelottant. 

Sans voir un cœur ouvert et vide, — et qui l'attend! 

Frutt! un joyeux bruit d'aile, au dernier son de cloche! 
Tic! il revint!... 

Il fut sans peur à mon approche ! 
Je mis la nuit dehors en fermant les rideaux; 
Tic ! il lustra d'u bec les plumes de son dos ; 
Ensuite, il s'étira longtemps, heureux de vivre; 
Puis, sur ma vaste table, à côté de mon livre, 
Il fît un grand festin des miettes d'un pâté. 
Devant mon feu d'amour, beau comme un ciel d'été. 

Noël 190"] . 



X 

LE LIVRE D'HEURES 

de 

L'AMOUR 

(1887) 



Sur un seuil d'infini j'ai dressé ta statue, 
O grande vision impossible à saisir ! 
Isis qui m'apparais saintement dévêtue, 
Faite de tout l'amour et de tout le désir! 



Déesse, nous marchons vers ta pureté fière, 
O Vierge ailée, à pied parmi de durs cailloux!... 
Tous les coureurs d'amour sont souillés de poussière, 
Mais tous sur ta candeur fixent un œil jaloux ! 

(Le Livre d Heures de l'Amour.) 



DETRESSE 



Quand j'arrivai, la nuit, seul, plaintif, marchant vite, 

Comme un fauve blessé qui regagne le gîte. 

Ayant fui tout à coup la ville où j'ai laissé 

Les yeux dont la douceur tranquille m'a blessé, 

Quand j'arrivai, la nuit, — nuit d'hiver glaciale, — 

Agitant ma pensée en feu sous mon front pâle, 

Les arbres — et les murs qui bordent le chemin, 

Et qui m'ont vu jadis, petit, donnant la main, 

S'étonnant de me voir si tard, si solitaire. 

Me dirent: (( Cependant que captifs de la terre, 

Nous regardions tourner nos ombres à nos pieds, 

Dans quels bois marchais-tu, mon fils, par quels sentiers. 

Pour avoir déchiré tes mains et ta poitrine? » 

Et lorsque je parvins au bas de la colline, 

La porte de l'enclos où j'ai joué petit 

Se dressa toute noire et fermée, et me dit: 

(( La clef, qu'en as-tu fait? où donc l 'as-tu perdue? » 

Et j'eus l'air de ne pas l'avoir bien entendue, 

Et je franchis le mur dont le faîte croula, 

Et mon chien dit: << Voleur, voleur, que fais tu là! » 



234 CHOIX DE POÈMES 

Puis se coucha honteux en murmurant : (( Oh ! maître, 

Vous êtes si changé ! comment vous reconnaître ! » 

Et l'écurie ouverte au souffle matinal: 

« Je n'ai pas entendu le pas de ton cheval? 

Est-il demeuré seul, au fond du précipice? » 

Et la maison dit: « L'heure est au repos propice; 

Ton serviteur est las: il a fait son devoir; 

Que tu vinsses de nuit, il n'a pu le prévoir; 

Vas-tu le rappeler de l'oubli, le pauvre homme? 

. . . Qu 'as-tu fait du somm.eil ? Laisse-nous notre somme ! » 

Alors, je m'arrêtai dans l'ombre et je m'assis; 
Et dans l'azur, les feux du ciel, clairs et précis, 
Et vers le sud, la mer, où nageait de la flamme, 
Me crièrent: « Chanteur, qu'as-tu fait de ton âme? 
Qu'as-tu fait de tes chants, de ton cœur, de l'orgueil? n 
Et je dis à la mer, au grand ciel, à mon seuil : 
« Deux bras ont repoussé mes deux bras tout à l'heure, 
Et je suis là, seul, pauvre, errant, — et sans demeure. » 



LE ROSSIGNOL 



En ce temps-là, le rossignol 
N'avait rien d'heureux — que le vol, 
Rien d'humain que les yeux, et de divin que l'aile : 
Le rossignol ne chantait pas; 
Son cœur était triste tout bas, 
En silence il était fidèle. 

Le rossignol était muet; 
La vie en son cœur affluait, 
Mais gonflait d'efforts vains sa gorge frémissante; 
Il sentait comme une aile en lui 
Se replier, lourde d'ennui... 
Il sentait... comme une âm,e absente! 

Et le rossignol se mourait 
D'un grand désir, d'un grand regret: 
Il aspirait au chant, — oubli des plumes roses ! 
Et n'ayant qu'une âme d'oiseau, 
Il portait envie au roseau, 
D'où sort l'humble plainte des choses. 



23G CHOIX DE POÈMES 

De l'envie, il ne dormait pas!... 
Une nuit qu'il était très las, 
Dans un jardin royal, à travers mille branches. 
Il vit venir un papillon, 
Pâle, — comme un pâle rayon 
Des lointaines étoiles blanches. 

Ce papillon, fils de Psyché, 
Peu à peu s'étant rapproché, 
Dans son bec délicat il le prit avec joie... 
Oh ! le divin papillon blanc ! 
Un moment il le tint tremblant, 
Puis se réjouit de sa proie. 

Or c'était l'âme d'une enfant, 
La fille d'un roi triomphant, 
Morte en aimant celui dont elle fut aimée, 
Et qui, dans le parc endormi, 
Venait, autour de son ami, 
Errer sous la nuit embaumée ! 

Le rossignol depuis ce temps. 
Toute la nuit, tous les printemps, 
S'exalte en cris d'amour, à tû-tête, à voix pleine! 
Il dit comme l'amour est fort, 
Plus que la vie et que la mort... 
Il chante avec une âme humaine ! 



ECRIT SUR UN ÉVENTAIL 



L'Amour en aucun temps ne fut un Dieu caché; 
C'est l'Amour en tout temps qui cherche à voir Psyché, 
Et, malgré les anciens, voici leur vraie histoire... 
Je la tiens de l'Amour lui-même: on peut y croire. 

L'Amour aima Psyché. — Tandis qu'elle dormait, 
Épiant le sommeil de celle qu'il aimait, 
Il la vit un moment, la sublime inconnue, 
La tête sur un bras replié, chaste et nue, 
Et, comme il inclinait sa lampe, tout tremblant, 
La lampe répandit un peu d'huile, or brûlant. 
Et, prompte à s'éveiller, l'adoratle immortelle. 
Ses yeux s'ouvrant à peine, ouvrit aussi son aile. 
Et plus jamais l'Amour n'a revu ni touché 
L'âme aux ailes d'azur, le papillon Psyché. 

Depuis lors il la cherche en doutant qu'elle existe, 
Et c'est pourquoi souvent il apparaît si triste ! 



238 CHOIX DE POÈMES 

Or écoutez ce trait du grand enfant lAmour. 

Dans les sentiers d'avril se promenant un joui, 

Il voit un papillon pâmé sur une rose 

Et rêve tout à coup que, par métamorphose, 

C'est Psyché qu'il voit là sur la rose dormant. 

« Oh! je t'aurai, dit-il. Avançons doucement... 

Je veux, qui que tu sois, prendre et baiser tes ailes. 

En souvenir... » — Hélas! les papillons sont frêles 

L'Amour et celui-ci furent des maladroits, 

Et le dieu ne garda qu'une aile entre ses doigts! 

<« Bah! dit-il aussitôt, j'en ferai quelque chose! 

Sois heureux, papillon, de mourir sur la rose. » 

Puis à l'aile fragile, il dit: « Je te mettrai 

Aux mains des femmes comme un hochet préféré; 

Tu garderas, du temps oia, dans la rose close, 

Zéphyre te berçait en balançant la rose. 

Le don de répéter, au gré des mains mouvant, 

Ce que murmure aux fleurs le soupir doux du vent ; 

Tu baiseras, sur les visages, le sourire, 

La rougeur, une larme, et l'aveu que j'inspire. 

Les lèvres, les soupirs, les yeux, te toucheront, 

Et tu seras le voile heureux, — du sein au front. 

Va, parle, sois discret, tendre... au besoin sévère! 

Adieu, vole et respire, ô mon œuvre légère! » 

Tout en parlant, le dieu corrigeait maint détail : 
Il avait grandi l'aile, et créé l'éventail. 



J'AVAIS MIS MON CŒUR 



J'avais mis mon cœur au cœur d'une rose... 
Un charme fatal est dans la beauté : 
Je pleure en chantant: l'amour en est cause. 
J'avais mis mon cœur au cœur d'une rose.- 
Vint un oiseau-mouche: il l'a becqueté. 

J'avais mis mon cœur dans une pervenche... 
L'amour a bien ri, le sorcier moqueur! 
Noir est le sorcier, la magie est blanche... 
J'avais mis mon cœur dans une pervenche. 
Les pleurs d'une nuit ont noyé mon cœur. 

J'avais mis mon cœur dans un bluet pâle... 
L'amour est un rude et malin garçon, 
Un dur moissonneur bronzé par le hâle... 
J'avais mis mon cœur dans un bluet pâle: 
Mon cœur fut fauché comme la moisson. 



240 CHOIX DE POÈMES 

J'avais mis mon cœur d'ans la fleur des vignes... 
L'amour vendangeur, qui chante en dansant, 
Le vigneron ivre, aux gaîtés malignes, 
(J'avais mis mon cœur dans la fleur des vignes. 
A foulé mon cœur, piétiné mon sang î 

Je mettrai mon cœur dans ta main si bonne... 
Il est blessé, faible, et prompt à souffrir... 
Le garderas-tu? moi je te le donne! 
Tiens, j'ai mis mon cœur dans ta main si bonne : 
Garde-le, mignonne, il vient y mourir. 



LE VIOLON 



Quand l'humble violon, sous la main qui l'anime, 
Frémit, tremble, tressaille, et bondit en accords. 
Vous n'y pensez jamais, que son âme sublime 
Use ineffablement les fibres de son corps! 

Vous rêvez; vous suivez les sons, chemins du rêve, 
Dont le caprice errant va, vient, tourne et s'enfuit, 
Monte comme la vague et se brise, — ou s'enlève 
Comme un oiseau de flamme en essor dans la nuit ! 

Vous rêvez' Cependant, lui, l'instrument magique 
Où bat comme du sang l'harmonie aux grands flots, 
Il sent bien qu'il se meurt, en donnant sa musique 
Faite avec de sa vie expirante en sanglots. 

N'importe; vous voulez l'entendre? il n'est plus libre; 
Il s'abandonne au dieu des amours éplorés. 
Et c'est pour vous qu'il chante et qu'il meurt, c: qu'il vibre 
Et qu'il voudra mourir tant que vous le voudrez. 

11 



242 CHOIX DE POÈMES 

Parfois, dans le torrent d'accords qui le secoue, 
Ecoutez!... une corde a cassé brusquement! 
Mais voici que pressé plus fort contre la joue 
Il chante et pleure encor, le fragile instrument. 

Et moi j'entends souvent, mystérieuse et frêle, 
Rompre et crier en moi, quand je chante mes vers, 
Une fibre profonde, — étrange chanterelle 
Dont l'adieu m'avertit des forces que je perds. 

Mais quand tombe ma voix, mon regret la prolonge! 

Et désespérément de moi-même vainqueur, 

Je donne tout l'accord de la vie et du songe 

En écrasant l'archet que j'ai mis sur mon cœur. 



LE PAPILLON 



Je suis le papillon, je porte sur mes ailes 
Un pastel délicat qu'un souffle enlèverait 
Si vous m'aimez un peu, mes belles demoiselles, 
Écoutez mon secret : 

Je reviendrai souvent danser sur vos pelouses, 
Et réjouir vos yeux par mes belles couleurs... 
Si vous m aimez un peu, ne soyez pas jalouses 
Des autres fleurs, des fleurs. 

Le frisson de mon aile ira sur votre bouche 
Courir et se poser comme un baiser d'amant... 
Mais je suis papillon, n'aimant pas qu'on me touche, 
Fidèle librement. 

Si vous voulez me voîr un peu de temps encore, 
N'étendez pas vers moi votre filet soyeux: 
Un papillon captif vite se décolore, 

Triste au cœur, triste aux yeux. 



244 CHOIX DE POÈMES 

Pourtant, si vous voulez, je peux, tant je vous aime; 
Perdre en vos mains mes feux et mon éclat d'un jour, 
Et dans vos doigts déçus m'abandonnant moi-même 
Mourir de votre amour. 



LAISSE LA VIE A FLOTS.. 



Laisse la vie à flots entrer dans ta poitrine! 
Chante avec tes soupirs, tes larmes et tes cris ! 
Ce n'est que par l'amour que la muse est divine: 
Aime et souffre en chantant! La gloire est à ce prix! 

Quand tu parles, sens-tu que la parole est vaine? 
Rien n'exprime la vie assez, — le sens-tu bien? 
S'il n'est pas un écho du sang qui bat ta veine, 
O poète, sais-tu que ton rythme n'est rien? 

L'art est « une étincelle au feu du ciel ravie », 
Mais ce feu dans l'azur, ah! comme il est plus beaul 
A côté des ardeurs, des formes de la vie, 
Le chef-d'œuvre immortel n'est qu'un noble tombeau! 

Sais-tu des mots, des sons, des couleurs ou des marbres 
Qui vaillent un sourire, un regard, des cheveux? 
Qui racontent la nuit? Le murmure des arbres? 
Le baiser, les frissons, les regrets et les vœux? 



246 CHOIX DE POÈMES 

Oui, chante... pour fixer le souvenir d'un rêve, 
Pour revoir ta jeunesse en un songe léger 1 
Et si dans les cieux d'or la gloire un jour t'enlève, 
Mais que l'amour t'appelle à lui, — tu peux changer! 

Car la gloire n'est rien, qu'une amorce sublime 
Pour attirer les cœurs, les compter et choisir ! 
A quoi sert le génie? A mieux sonder l'abîme! 
Et l'art? A pleurer mieux de l'éternel désir! 

Les dieux seuls sont des dieux ! Malheur à qui l'oublie ! 
La rose au doux parfum rit du fronton sculpté. 
Car rose elle renaît, quand l'amour l'a pâlie, 
Et Phi<i'ias est mort dans l'immortalité! 

Va, pour être un artiste, aime, mieux que l'art même, 
La vie au sein fécond, les lèvres et les yeux ! 
Chante pour faire vivre ! On vit lorsque l'on aime. . . 
C'est par là seulement qu'on approche des dieux! 



L'ADIEU 



Adieu. J'ai dit adieu. Le meilleur de moi-même 
Avec un long soupir hors de moi s'est enfui; 
Tu m'as pris tout mon cœur, voyageuse que j'aime, 
Et je suis resté là, plein de vide et d'ennui. 

Je suis je ne sais où, car mon âme voyage ; 

Elle est je ne sais oii ; sais-je par où tu vas? 

On m'a dit: « Vous restez tout seul, ayez courage! )> 

Mais je suis plus que seul : je ne me reste pas. 

Ah! comment tout entier ne t'ai-je pas suivie? 

Quel devoir me retient? qu'ai-je à faire et pourquoi? 

N'as-tu pas emporté la raison de ma vie, 

Et n'est-ce pas mourir que d'être absent de soi? 

Adieu. Je te l'ai dit, ce mot profond, si triste. 
Et des pleurs tout à coup m'en reviennent aux yeux, 
Car à tous les départs je sais qu'un spectre assiste, 
Que la mort est partout où se font des adieux! 



248 CHOIX DE POÈMES 

Adieu. Toutes les fois qu'il frappe notre oreille, 
Ce mot cruel, qu'on dit tout bas et sanglotant, 
On craint que le malheur qui dormait ne s'éveille! 
On sait qu'il vaudrait mieux se taire en se quittant. 

Adieu. Ce mot nous dit: <( Téméraires, tout passe! » 
Nous n'avions entre nous que notre volonté; 
Puisque nous y mettons le temps avec l'espace, 
Dieu qui s'indigne y peut mettre l'éternité ! 

C'est une mort d'un temps, l'absence, et c'est un crime ; 
Sachons bien que c'est mal, et que nous tentons Dieu, 
Quand l'âme, s'absentant de l'être qu'elle anime, 
Avec un être aimé s'en va dans un adieu. 



A CHEVAL 



J'ai voulu laisser loin ma pensée; 
Au départ, mon amie avait touché ma main, 
Mais sans l'avoir pressée, 
Sans me dire : « A demain » ; 

J'ai douté; ma pensée inquiète 
M'a poussé comme un grain fait s'enfuir un vaisseau, 
Comme un trait d'arbalète 
Fait s'envoler l'oiseau! 

Cette main, mon amour, froide et morte! 
Vite, vite, ah! fuyons ce chagrin qui rend fou, 
Où j'irai, — que m'importe! — 
Rouler mort d'ans un trou ! 

J'ai frappé mon cheval, noble bête! 
La cravache a sifflé, l'éperon a mordu; 
Il galope en tempête, 
Crins au vent, cou tendu! 

11. 



250 CHOIX DE POÈMES 

Mon cheval haletant me dit: « Grâce! » 
Il halète, en sueur, et le mors blanchissant... 
Sur son flanc, sur sa trace, 
On peut voir de son sang. 

Pauvre ami, bon cheval, ah! pardonnai 
Mais l'amour a des coups d'éperon plus mordants, 
Et l'amour m eperonne, 
Et je saigne — au dedans! 

Doucement ! — je tiens haute la bride. 
Doucement! — mon chagrin en arrière est laissé: 
Merci, bête intrépide, 
Nous l'avons dépassé. 

Elle m'aime; elle est bonne et fidèle: 
Prends appui sur le mors, bon cheval, pauvre ami. 
Belle nuit!... Sur la selle 
Je sommeille à demi. 



LA CHANSON DU LIT (1) 



Salut à l'autel redoutable, 

Au lit, dressé comme une table, 
Pour le festin de vie et le festin de mort! 
Un spectre est au chevet, droit, un doigt sur la bouche 

Salut à l'effrayante couche 

Où tombent le faible et le fort. 

Salut! — C'est, qu'on entre ou qu'on sorte, 

Le seuil de l'éternelle porte, 
Premier, dernier degré d'e l'escalier des temps... 
La conscience meurt, folle dès qu'elle y tombe, 

Car sur cette forme de tombe 

Fument les cauchemars flottants. 

Salut! — C'est là que le bon somme 

Donne l'oubli paisible à l'homme 
Qui faiblit chaque soir après les forts travaux . 
Il dort comme il dormait au ventre de sa mère. 

Et, la nuit, sa force éphémère 

Renaît pour des labeurs nouveaux. 

(l) Nouvelle version. 



252 CHOIX DE POÈMES 

Salut au lit où l'accouchée 

Sur l'enfant qui vagit — penchée, 
Connut la grande joie et les grandes douleurs *, 
Où le frais nourrisson rit, joue et se fourvoie; 

Au lit blanc qu'un berceau côtoie, 

Au lit de dentelle et de fleurs! 

C'est l'autel sacré du mystère. 

Où gît l'avenir de la terre, 
Le beau destin promis aux hommes du futur: 
L'autel prodigieux où dort l'espoir du monde; 

Où l'enfant rose à tête blonde 

Fait renaître l'homme plus pur! 

C'est l'autel sublime où la vierge, 

Sous la soie et l'or, sous la serge, 
S'offre au chaste baiser de l'éternel amant... 
Des anges tout pensifs le portent sur leurs ailes 

Car, grâce aux voluptés charnelles, 

L'esprit revit incessamment. 

Et c'est encor la barque étrange 

Où l'homme — dont la face change — 
Sent tout à coup la mort se coucher contre lui... 
Il subit le baiser de l'horrible inconnue, 

Le poil dressé sur sa chair nue. 

L'oeil ouvert sur la grande nuit... 

Puis il lui semble — dernier songe — 
Que son lit, barque affreuse, plonge 
Dans le gouffre sans fond d'où nul n'est remonté. 
Et suivi du bruit sourd des choses qu'il a faites, 
Sanglots des deuils, rires des fêtes, 
Il descend sous l'éternité! 



UXOR 



Je te connais, ô toi dont le cœur est un lierre 
Enroulé douze fois au tronc du chêne fort; 
Ton amour dévoué ressemble à la prière 
Qui suit les âmes dans la mort. 

L'anneau d'or à ton doigt s'est rivé de lui-même; 
Ce qui manque à l'époux, tu le lui donneras; 
Et de ton pas, rythmé sur la Règle suprême, 
Tu marches, ton bras sur son bras. 

Tu files de la laine en veillant sur la flamme, 
O vestale épousée, ô mère des vertus! 
Les vains désirs, glissant aux vitres de ton âme, 
Restent dehors, des vents battus. 

Les enfants de tes fils adoreront l'aïeule 
Quand tes cheveux seront d'un beau blanc sur ton front ; 
Même veuve, jamais tu ne te croiras seule, 
Car tes fils pieux t'aimeront. 



'254 CHOIX DE POÈMES 

C'est toi qui transmettras la petite étincelle 
Où couve le grand feu d'un avenir divin, 
Et dans des milliers d'ans, tu seras toujours celle 
Dont l'amour n'a pas été vain. 

Tu seras vénérée entre toutes les femmes, 
Et tu seras bénie avec des pleurs heureux, 
Gardienne des feux sacrés, faiseuse d'âmes, 
Que vénèrent tes amoureux! 

Peut-être ai-je passé près de ton âme offerte, 
Sans pouvoir accepter le don d'un tel amour. 
Ton Dieu, qui sait le fond de ma peine soufferte, 
Ne m'a pas permis le retour... 

Le débauché ne voit que ta pure paupière. 
Car sous ton œil limpide il abaisse son œil ; 
Ta chair semble un albâtre où veille une lumière, 
Et ta fierté n'a point d'orgueil. 

Tu fondes la famille et tu fais la patrie; 
Le dévouem.ent est né de ton flanc maternel ; 
Et l'époux, sur son cœur, à la place meurtrie. 
Sent l'amour des cœurs purs, comme l'autre, éternel. 



XI 
AU BORD 

DU DÉSERT 

(1888) 



La belle poésie, en brillant, comme une onde 
Courante, fertilise et rafraîchit le monde 
Et par elle baignés, les cœurs et les esprits 
Deviennent des jardins et des vergers fleuris. 

(.4m bord du Désert,) 



ALLAH 



La présence d'Allah remplit les solitudes. 

Elle est dans la nuit douce et sous les soleils rudes, 

Car, s'il n'était pas là, l'homme serait perdu 

Seul, dans le grand désert jusqu'aux cieux étendu 1 

Si faible, si petit, si seul, si périssable. 

Grain de sable parmi cet infini de sable, 

Sous le sable infini de l'azur constellé, 

Il s'est vu sans secours : il a donc appelé ! 

Car la foi dans nos dieux c'est pitié pour nous-même. 

La foule ne voit plus l'immensité suprême: 

Les hommes assemblés se la cachent entre eux; 

Ils se croient assez forts dès qu'ils se voient nombreux. 

Mais l'Arabe, isolé dans le désert immense, 

Ne peut pas se suffire : il voit oii Dieu commence : 

Au seuil de l'infini, dans l'horreur du désert, 

Dans l'oasis lointaine où rit le dattier vert. 

Dans l'eau pure et soudain apparue en mirage, 

Dans l'étoile qui luit sur les goums en voyage. 

Et dans l'ombre qui suit, spectre mystérieux, 

Son pas, dans le désert, pour reposer ses yeux. 



REBECCA 



Ayant pris dix chameaux du troupeau de son maître, 
Le serviteur du vieil Abraham s'en alla. 
Or, un ange devait à cet homme apparaître, 
Disant: « Celle que cherche Abraham, la voilà! » 

Car Abraham voulait, pour son fils, une amie... 
Les dix chameaux, étant chargés d'étoffe et d'or, 
S'en allèrent tout droit en Mésopotamie, 
Et l'homme vit, un soir, la ville de Nachor. 

C'était l'heure où parmi les ombres incertaines, 
Quand le soleil rougit, plus bas que l'horizon, 
Leur cruche sur l'épaule, allant vers les fontaines, 
Les filles des cités sortent de la maison. 

Le messager s'assit près d'un puits, hors la ville, 
Et fit s'agenouiller alentour son troupeau; 
Puis priant dans son cœur, il attendit tranquille, 
Les filles qui venaient emplir leurs cruches d'eau. 



AU BORD DU DÉSERT 259 

— (( Seigneur Dieu d'Abraham, gardez de toute embûche 
Mon vieux maître et son fils, moi-même et ma tribu ' 
Celle à qui je dirai : « Fais-moi boire à ta cruche, » 

Et qui répondra : (( Bois... tes chameaux ont-ils bu? » 

« Que celle-là, Seigneur, soit, — je vous prie en grâce ! 
Celle qui doit me suivre en Chanaan demain, 
L'épouse d'Isaac, la mère d'une race!... 
Seigneur, amenez-moi celle-là par la main ! » 

Il dit, et voit, quittant d'un pas lent la fontaine, 
Une vierge, une enfant, belle, agréable à Dieu... 
Or, c'était Rébecca, dont la cruche était pleine. 

— « Penche, dit-il, ta cruche, et me fais boire un peu. » 



Elle alors, abaissant de l'épaule à la hanche 
Sa cruche, sur son bras replié lentement, 
Aux lèvres du vieillard qui boit, elle la penche, 
En regardant monter la lune au firmament. 

— (( Maintenant, abreuvons vos chameaux, » lui dit-elle 
Et prompte à verser l'eau de sa cruche aux canaux, 
Tirant à plusieurs fois du puits une eau nouvelle, 
La nièce de Laban donne à boire aux chameaux. 



Or, l'homme contemplait la vierge sans rien dire, 
Se demandant en lui si Dieu parlait ou non; 
Puis son front soucieux s'éclaira d'un sourire : 
Il lui fit un présent et demanda son nom. 



260 CHOIX DE POÈMES 

— (( Le père de son père est frère de mon maître! 
Loué soit Dieu! dit-il; mon voyage est heureux! » 
Il alla les trouver et, s'étant fait connaître, 
Il leur donna tous les présents portés pour eux. 

Les chameaux déchargés, on soigna leur litière; 
On leur donna la paille et le foin pour la nuit; 
Puis on lava ses pieds tout blanchis de poussière, 
Et les pieds de ceux-là qui vinrent avec lui. 

Des anneaux d'or aux bras, des boucles aux oreilles, 
Rébecca quitta donc Laban et Bathueî... 
Or à l'heure oii le soir fait les cimes vermeilles, 
Isaac l'attendait en regardant le ciel. 

En regardant, au bas du ciel, la belle Étoile, 
Il vit venir au loin les chameaux espérés: 
Rébecca, l'ayant vu, se couvrit de son voile... 
Elle entra dans sa tente. Il avait dit: « Entrez... 

(f Entrez, car c'est ici que demeure ma mère... » 
Et plus tard, quand mourut la mère de l'époux, 
L'épouse lui rendit la douleur moins amère, 
Tant l'amour qu'ils avaient l'un pour l'autre était doux. 



SALIM 



En soixante-dix ans, Salim, homme au cœur pur, 
Avait toujours marché vers le ciel, d'un pied sûr, 
Si ce n'est que, sept jours durant, pour une femme, 
Il avait oublié de surveiller son âme, 
Et sept nuits, détournant ses yeux du but divin, 
Il s'était enivré de baisers et de vin. 

Voilà. — Sa vie était, à l'âge où le front penche, 

Blanche et superbe à voir comme sa barbe blanche 

Au pli de son sourire on lisait la bonté; 

Comme un livre de sage il était consulté; 

Et sa parole d'or, comme un doux miel qui coule, 

En la réjouissant pouvait nourrir la foule. 

Dans ses yeux, on voyait, ensemble ou tour à tour, 

La fraîcheur de l'eau pure et la splendeur du jour. 

Il avait si grand cœur, qu'étant dans la misère 
Jadis, et n'ayant rien que le pain nécessaire, 
Comme son ennemi mortel lui demandait 
Un morceau de ce pain dans lequel il mordait: 



262 CHOIX DE POEMES 

{( Prends, » dit-il, en ôtant le morceau de sa bouche, 
Ce qui toucha si bien le mendiant farouche 
Qu'il avait, de ce temps, en tous lieux publié 
Que Salim était bon, juste et plein de pitié. 

Mais une femme, un soir, belle comme une étoile, 

Passa près de Salim en écartant son voile. 

Il la vit et connut la joie et le tourment 

De vivre et de mourir cent fois en un moment, 

De s'oublier soi-même et d'oublier le monde 

Et tout, — pour épuiser la volupté profonde ; 

Et cet oubli de tout au fond des voluptés, 

Avait duré sept jours et sept nuits bien comptés. 

Il mourut. — Dans la mort, la justice commence. 
L'ange du Châtiment et l'ange de Clémence 
Le portèrent vers Dieu, disant: « Vois, celui-ci! 
C'est un juste! » (( Un pervers! » Tous deux parlaient ainsi, 
L'un, l'ange qui tenait Salim par le bras gauche, 
Invoquant les sept jours, les sept nuits de débauche; 
L'autre, à droite, invoquant les soixante-dix ans 
De sagesse. Et sagesse et crime étaient présents. 

Dieu dit: « Il faut peser cela dans la balance. » 

La Balance apparut. Les anges, en silence, 
Mirent sur un plateau les sept fois dix ans, — puis, 
Dans l'autre, les sept jours de faute et les sept nuits... 
On lâcha brusquement les chaînes entraînées... 
La semaine fut plus lourde, — que les années! 

L'ange du Châtiment se réjouit moqueur, 
Mais l'ange du Pardon attendit en son cœur; 



AU BORD DU DESERT 263 

Et Dieu, dans la clarté de sa justice immense, 
Dit alors : « Prends ce pain, ange de la Clémence! 
Prends le morceau de pain que Salim affamé 
A son pire ennemi — pour me plaire — a donné 1 
Mets ce morceau de pain mordu dans la Balance! » 

Cela fut fait encore au milieu du silence. 

L'éternité muette attendit cet arrêt... 

Et, les sept fois dix ans ôtés — quand tout fut prêt — 

Le pain de la pitié suave et surhumaine 

Se trouva plus pesant que la lourde semaine ! 



LES HIRONDELLES 



Où vont mourir les hirondelles, 
Tout Arabe vous le dira: 
A la Mecque, que les fidèles 
Ont appelée : Om el Kora. 

A la Mecque, Mère des Villes, 
Où jamais le pas d'un chrétien 
N'a laissé ses empreintes viles, 
Tout bon musulman le sait bien; 

Aux lieux où naquit le prophète, 
Et que salue à deux genoux, 
En frappant le sol de sa tête, 
Tout homme vêtu du burnous : 

C'est là que vont à tire d'ailes. 
Dès qu'elles sentent leur moment, 
Mourir les libres hirondelles 
Coursières du bleu firmament. 



AU BORD DU DÉSERT 265 

Dans leur course à travers le monde, 
Elles ont choisi ce tombeau, 
Bien plus beau que la mer profonde, 
Si beau que le ciel est moins beau. 



Tout autour de la ville sainte, 

Le sol est nu, c'est un désert... 

Mais un désert dont elle est ceinte 

Est plus beau qu'un champ d'orge vert! 

Les pierres de sa plaine aride 

Ont de merveilleuses couleurs, 

Et son sable, que le vent ride, 

Est plus beau qu'un genêt en fleurs! 

La ville sainte est pure et blanche 
Comme l'écume de la mer. 
Ou comme, en avril, une branche 
D'aubépine, — au parfum amer. 



C'est là que vont à tire d'ailes, 
Lorsqu'elles sentent leur moment. 
Mourir les libres hirondelles, 
Coursières du bleu firmament! 

On les trouve, l'aile fermée, 
La nuit de la mort dans leurs yeux. 
Et parfois la plaine est semée 
De leurs doux cadavres soyeux. 

12 



266 CHOIX DE POÈMES 

Le soleil sèche, sous la plume, 
Les petits corps, les petits os. 
Et l'Arabe, pieux, allume 
Son foyer avec ces oiseaux. 

Il n'a ni racines ni branches 
Pour faire un brasier au désert, 
Mais des plumes noires et blanches. 
Heureux celui dont la mort sert! 

Allah î béni soit ton prophète ! 
Béni soit Allah, le seul Dieu... 
Lorsque sa destinée est faite, 
L'hirondelle devient du feu. 

Et vers la Mecque à tire d'ailes, 
Lorsqu'elles sentent leur moment, 
Volent les libres hirondelles, 
Coursières du bleu firmament. 



LE CADI 



Le plus sage se trompe; un enfant le confond; 

Dieu seul peut être juste: il voit les coeurs au fond; 

C'est pourquoi la clémence humaine est chose sainte. 

Un bon juge est toujours plein de trouble et de crainte, 

Sachant qu'il ne peut pas être juste longtemps, 

Fût-il sage parmi les sages éclatants. 

Tel est un bon nageur, si bon qu'on le proclame, 

Adroit et fort, habile à bien couper la lame, 

Mais qui seul au milieu des grands fiots inconstants, 

En pleine et haute mer ne nage pas longtemps. 

On raconte qu'Ali-shérif était si sage 

Qu'on le nomma cadi (juge) dans son grand âge. 

— « C'est pour te faire honneur, ami, dit le sultan, 

Et pour aider à la justice... Es-tu content? » 

Mais le sage, frappant du visage la terre, 

S'écria: « J'ai vécu ma longue vie austère, 

Juste, dit-on, mais seul! — j'ai respecté la loi... 

Mais je n'ai point jugé d'autres hommes que moi! 



CHOIX DE POEMES 

Oh ! par pitié, grand Dieu ! (secours-moi, saint prophète) 

Si j'ai su vénérer la justice parfaite, 

Epargne la misère à ton vieux serviteur 

De punir l'innocent, de louer l'imposteur, 

Et cela pour avoir trop aimé la justice ! 

O Dieu! que ta bonté suprême compatisse!... 

Ne me condamne pas à ce terrible honneur! » 

Et le vieillard mourut, exaucé du Seigneur. 



JÉSUS NOMADE 



Jésus (le salut soit sur lui!) disait souvent: 

« J'ai le tronc des palmiers pour m 'abriter du vent; 

D'un rayon de soleil je fais ma couverture; 

La lune claire est mon flambeau dans la nuit pure; 

Du poil des bestiaux mes habits sont tissus; 

Tous les fruits sont mes fruits, et, poursuivait Jésus, 

L'eau fraîche des torrents est un m.iel pour m.a bouche. 

A l'endroit où la nuit me surprend, je me couche. 

Je n'ai point de maison qu'on puisse mettre à bas. 

Et je n'ai point d'enfants: mes fils ne mourront pas. 

Je suis le pauvre heureux : celui qui vient au monde 

Pour détruire et nier tout ce que l'orgueil fonde. 

Le lys puise-t-il l'eau? dès que l'aurore a lui, 

Il se réveille et bcit: la rosée est sur lui. 

La terre le nourrit: quand est-ce qu'il travaille? 

Le libre oiseau du ciel récolte sans semaille, 

Et si vous répondez qu'il a besoin de peu. 

N'étant pas gros, je dis: Vaste est l'espace bleu 

Sous lequel, au soleil, s'étend la terre immense; 

Et, quand l'hiver finit, le printemps recommence, 

Pour que l'âne et le bœuf, le cheval, le chameau, 

L'homme, trouvent partout un brin d'herbe et de l'eau. 



LE CHIEN MORT 



Jésus (que le salut soit sur lui !) vit un jour 
Un chien mort, et des gens attroupés alentour. 
Ces gens, pour honorer Jésus à son passage 
S'écartaient. — Or la paix était sur son visage, 
Et tous sentaient pour lui l'amour et le respect. 

— (( Vois, dit quelqu'un, ce chien est mort d'un mal infect. » 
Un autre : (( Tout son corps n'est qu'une plaie horrible. » 

Un autre: (( D'affreux vers l'ont percé comme un crible. )> 
Un autre encor: <( Les poux mangent son dos pelé. » 
Le cinquième : « Une bave immonde a découlé 
De sa bouche puante et souille la poussière, » 

Et tous dans son orbite, hier beau de lumière, 

Ne voyaient plus qu'un trou hideux plein de néant. 

Les entrailles coulaient du flanc vert et béant; 

L'horreur de l'agonie et de la mort soufferte 

Semblait encor hurler par cette gueule ouverte. 

Et tous, saisis d'un grand dégoût, crachaient dessus. 

— Oh! ses dents!... on dirait des perles! » dit Jésus- 



LE CHANT DES EXPLORATEURS 



Nous le traverserons un jour, le désert fauve, 
Brûlant comme la flamme et plus grand que la mer! 
Par là, nous irons boire aux sources du Niger, 
Et l'on verra comment la chamelle se sauve 
Devant nos Béhémoths de fumée et de fer! 

Les races de chacals qui se mangent entre elles, 
Les pillards, les bandits, écume d'écumeurs. 
Ballottés sur le dos de leurs maigres chamelles. 
S'enfuiront devant nous comme des sauterelles 
Qu'on détourne avec des tambours et des clameurs! 

Les a-t-on vus jamais nous combattre de proche? 
Ils regardent de loin comme un vol de corbeaux, 
Et, — superbes à voir, si des pillards sont beaux, — 
Quand le moribond râle, ils lui vident la poche. 
Pires que les chacals qui fouillent les tombeaux! 

Ils peuvent, ces Touaregs à faces renégates, 

Tatoués d'une croix au front, crier: « Allah! » 

Et se nourrir de sang lorsqu'ils n'ont plus de dattes, 



272 CHOIX DE POÈMES 

Nous nettoierons le haut désert de ces pirates!... 
Oui ! les chacals fuiront quand les chiens seront là ! 

Car nous sommes les fils de Rome et de la Gaule, 
Les fils des conquérants qui veulent l'Univers! 
L'ombre de nos drapeaux baigne à toutes les mers: 
Nous voulons les planter dans les glaces du pôle, 
Les fixer dans le sable au centre des déserts! 

Nous, nous portons la paix future, avec nos armes! 
Tant qu'il reste à marcher, conquérants malgré nous, 
Nous ferons ruisseler du sang avec des larmes... 
Nous sommes les martyrs violents aux cœurs doux, 
Qui, tuant et mourant, rêvent la paix pour tous. 

Nous portons le progrès d'es esprits, — un mystère ! 
Ayant, avec du fer, le pardon dans la main, 
Écoutant le devoir nous parler en chemin. . . 
Nous voulons imi^oser notre rêve à la terre! 
... Qui doute, dans la nuit, des soleils de demain? 

Un jour, nous lâcherons de nouvelles armées 
Qui n'auront plus de fer que la pioche et le soc! 
Les monts du globe entier connaîtront notre choc! 
Les dunes des déserts mêmes seront semées; 
Le grain de notre amour lèvera sur le roc! 

Nous sommes les faiseurs de vie et d'espérance! 
Nous n'avons d'ennemis que la mort et la faim! 
Et, soldats bienfaisants malgré toute apparence. 
Nous apportons d'Europe, où nous sommes la France, 
La justice, — qui veut régner seule à la fin! 



LA PETITION DE L'ARABE 



Toi qui n'es pas ministre, écoute-moi, roumî; 
Tu n'as pas l'air méchant, et je te crois ami, 
Et je sais que les tiens t'appellent un poète, 
C'est-à-dire un faiseur de chansons, qu'on répète, 
Au seuil de la maison, le soir, quand il fait beau. 

La flûte du berger réjouit le troupeau. 

O roumi, si j'ai bien compris ta destinée, 

C'est une belle part, celle qui t'est donnée, 

Car ton devoir, c'est d'être un sage, un marabout, 

Et même, lorsqu'un faux ami te pousse à bout. 

De ne pas te livrer à la haine cruelle. 

Tu dois, lorsque tu vois deux hommes en querelle, 

Mettre ta main entre eux, pour calmer et bénir. 

Tu dois savoir juger : tu ne sais pas punir. 

Bien. Laisse les chacals faire leurs cris sinistres; 

Et rapporte ceci, poète, à vos ministres: 

Écoute bien, roumi : nous n'aimons pas les Juifs. 
Nos sages cependant, nos marabouts pensifs, 

2. 



274 CHOIX de poèmes 

Disent que le seul Dieu, Dieu le vrai, le suprême, 
D'Abraham, de Jésus, du Koran, c'est le même... 
(Béni soit-il, il est toujours partout présent!) 
Pourquoi donc nous charger d'un mépris écrasant, 
Et traiter mieux les juifs que les fils du prophète? 
En quoi votre justice est loin d'être parfaite, 
Et votre politique est boiteuse, ô vainqueurs, 
Car il faudrait soumettre après les corps, les cœurs... 
Nous sommes irrités et d'être et de paraître 
Plus courbés que les juifs sous la verge du maître. 
Nous sommes, il est vrai, de grands pécheurs, couverts 
De honte, et nous avons parmi nous des pervers. 
Des menteurs, des voleurs!... Mais, roumi, la justice, 
Doit rester bienveillante à tous et protectrice : 
Or, vous doutez toujours de nous: ce n'est pas bien. 
C'est nous faire douter de votre cœur chrétien! 
La justice toujours haute, jamais hautaine. 
Doit conclure au pardon dans la cause incertaine. 
Le titre de vaincu devrait nous protéger: 
Il est notre menace, il est notre danger! 
L'étranger nous méprise et le montre avec joie: 
A l'air dont il regarde, et dont il nous coudoie. 
Nous nous sentons proscrits sur le sol musulman!... 
Vous nous posséderiez bien mieux en nous aimant, 
Chrétiens ! — Toute conquête est à jamais fragile 
Qui ne se fonde pas selon votre Evangile ! 
Priez vos jeunes chefs de nous moins écraser: 
Quand ils tendent leur main dédaigneuse à baiser, 
Le vieux cheick incliné sent au cœur sa souffrance!... 
La générosité, c'est une fleur de France... 
La jetez-vous en mer, quand vous venez vers nous? 



AU BORD DU DÉSERT 275 

Nous avons de grands cœurs d 'hommes sous les burnous, 

O roumis! — O roumis, ne nous faites pas dire 

Que votre république est un méchant empire, 

Qui ne nous porte ici, sous couleur de progrès, 

Que prostitution publique et cabarets! 

Songez que le désert reste libre — et méprise 

Ce qui fait l'homme esclave... ou ce qui civilise I 

Songez que la matraque est un mauvais moyen 

D'enseigner l'ignorant, d'en faire un citoyen, 

Et de lui faire aimer une loi qu'il ignore. 

Songez que le nomade, ô roumis, l'est encore. 

Et qu'il ira semant la haine, s'il apprend 

Que le vainqueur chrétien n'est ni juste ni grand! 



Vous voici comme nous, d'ailleurs, roumis, mes frères, 

Des vaincus!... Nous pouvons parler des temps contraires. 

Car lorsque votre France, hier, nous appela, 

Nous avons de bon cœur répondu : « Nous voilà ! » 

Et les durs Prussiens, sur leurs champs de bataille, 

Ont trouvé dans l'Arabe un soldat à leur taille. 

Et nous avons versé, — près de vous, nos vainqueurs. 

Avec vous, leurs vaincus, — le sang chaud de nos cœurs. 

Acceptant d'être ainsi, malgré notre querelle. 

Deux fois vaincus de France, et par elle et pour elle! 



... Je répète tout haut ce qu'on pense tout bas. 
La défaite est amère, — ô Français, — n'est-ce pas? 
Eh bien ! vaincus, songez aux vaincus que nous sommes, 
Que nous vous donnerons encor nos jeunes hommes. 
Mais qu'ils devront avoir, pour vaincre à vos côtés, 
L'amour de vos grandeurs et de vos libertés. 



276 CHOIX DE POÈMES 

O roumisl... Le désert même, la mer de sable, 

Peut cesser d'être horrible et d'être infranchissable, 

Si le vent de l'Atlas et la voix du lion, 

Au lieu de méfiance et de rébellion. 

Parle au sable infini de la grande espérance 

Qui fait, depuis cent ans, chérir le nom de France!... 

— Si le simoun, ardent et libre sous les cieux, 
Nous dit que vous restez dignes de vos aïeux, 
De ceux-là qui brisant les antiques entraves. 
Voulant que par le monde on ne vît plus d'esclaves, 
Firent du droit français le droit du genre humain, 
Le sable vous fera de lui-même un chemin ! 
Le targui voudra faire escorte à vos fortunes ! 
Et vous n'entrerez plus dans le désert des dunes. 
Sans entendre, en l'honneur du peuple sans pareil. 
Chanter les dunes d'or qui croulent au soleil ! 



XII 
DON JUAN 

(1889) 



Va, nous t'avons compris!... Lorsque ta fière audace 
Regardait la statue, ou ton cadavre, en face. 
Tu ne blasphémais pas, tu provoquais ton Dieu ! 
Tu disais : a Qu'il se montre à présent, s'il existe! » 
Et tu riais !... — Pourquoi nous reviens-tu si triste ? 
C'est que tu ne crois plus !... et tu croyais un peu ! 
Ton doute se sentait frère de l'espérance... 

Don Juan. — Stances Préliminaires.) 



JÉSUS ET PROMETHEE (i) 



PROMETHÉE, enchaîné sur le Caucase. 

Et que sais-je de plus qu'un autre, 
Moi, l'inventeur du dévouement, 
Premier devin, premier apôtre, 
Et qui meurs éternellement? 

... C'était au temps où sur la terre 
Régnait la nuit, dont nous sortons; 
Où l'homme, brute solitaire. 
Vivait et mourait à tâtons! 

Je trouvai l'Échelle dans l'ombre : 
Elle allait vers une lueur, 
Et les degrés étaient sans nombre. 
J'y montai, buvant ma sueur. 

Par delà trois ciels de ténèbres, 
J'entrai dans le jour enchanté, 
Et, des frissons dans les vertèbres, 
Je connus chaleur et beauté, 

(1) Priludc de V acte I. 



280 CHOIX DE POÈMES 

Et je pris, à la source même, 
(Une étincelle est tout le feu) 
L'étincelle d'amour suprême 
Dans l'aube du premier ciel bleu ! 

Je vois ce qu'y gagna la terre : 
La tiédeur des foyers aimants ! 
Mais le feu demeure un mystère 
Dans la nuit des aveuglements. 

Ce sont des bienfaits que j'expie! 
La Force m'a chargé de fers; 
Dès que ma chair est assoupie, 
Un vautour me fouille les chairs. 

Je suis le Droit; j'aspire à vivre! 
Et c'est toujours mon dernier jour! 
L'échelle est là... Qu'on me délivre! 
Vienne un Sauveur! — J'attends l'amour. 

LE GÉNIE DU S0?4A'iEIL. 

Cieux et terre, écoutez! Homme, écoute en extase! 
Voici le Golgotha qui répond au Caucase. 

JESUS, entre les deux larrons, s'adressant à Prométhée. 

Oh ! des bourreaux bien différents, 
Frère, nous ont mis oii nous sommes! 
Toi, ce sont les dieux, je comprends! 
Mais moi, frère, ce sont les hommes! 

Je descendis du ciel pour eux 
Par la mystérieuse échelle 
J'apportais la bonne nouvelle... 



DON JUAN 281 

PROMÉTHÉE. 

(( Aimez-vous : vous serez heureux ! » 

JÉSUS. 

Et c'est eux, — Tu vois, mon corps saigne — 
Qui m'ont fait toutes ces douleurs! 

PROMÉTHÉE. 

Toi qui venais guérir les leurs! 
Rien n'est changé? La force règne? 
Sur cet arbre elle t'a cloué? 

JÉSUS. 

Après m'avoir frappé la joue! 

PROMÉTHÉE. 

Oh ! tout homme qui se dévoue 
A quelque infamie est voué. 

JÉSUS. 

Je leur ai présenté ma flamme: 
Ces aveugles soufflaient dessus: 

PROMÉTHÉE. 

Pour l'éteindre! souffler sur l'âme! 

JÉSUS. 

Elle a gi-and'i. 

PROMÉTHÉE. 

Merci, Jésus. 
... Pourtant la force règne encore, 
Et tu saignes, toujours en croix? 



282 CHOIX DE POÈMES 

Les forts, que l'ignorant honore, 

Restent soldats, pour rester rois? 
Rien ne relie encore entre elles 
Les nations?... 

JÉSUS. 

Pauvres troupeaux ! ! ! 

PROMÉTHÉE. 

Le carnage sort des querelles! 
Le glaive n'a point de repos! 
Il parle, il gouverne, il sépare I 

JÉSUS. 

Leur droit divin c'est d'être fort! 

PROMÉTHÉE. 

Leur démocratie est barbare : 
Son suffrage acclame la mort! 

JÉSUS. 

Frère, prends pourtant patience: 
Je suis connu de quelques-uns, 
Et dans plus d'une conscience 
Mon feu brûle avec des parfums! 

Avant deux ou trois mille années, 
A l'Occident naîtra mon jour: 
Les âmes 3eront gouvernées 
Par la seule force: l'amour. 

Mon règne est encor loin sans doute, 
Mais chaque heure l'avance un peu. 
Quand ma clarté brillera toute, 
Chaque homme sera fils de Dieu! 



DON JUAN 283 

Alors, mon roseau dérisoire 
Sera le doux sceptre des rois: 
Il doit fleurir en fleurs de gloire, 
L'arbre desséché de ma croix! 

Je suis descendu sur la terre 
Par l'échelle aux durs échelons, 
J'éclaire déjà le mystère, 
Des lueurs de mes cheveux blonds. 

Or l'échelle sera montée. 

Car je dois être un jour compris... 

Attends-moi, frère Prométhée! 

Tu vois, je souffre, — et je souris. 



LA DOULEUR (1) 



Il souffre — d'être pris dans la parade humaine; 

De voir le beau qu'il rêve, et vers qui rien ne mène; 

D'être un homme et de vivre, et de marcher toujours 

Dans le cercle banal des vulgaires amours... 

Sur son visage, blanc comme un masque de plâtre, 

Vainement il arrange un rire de théâtre; 

La pâleur en est vraie, et pour mieux l'y poser, 

Souvent j'attends sa bouche au moment du baiser; 

Il est mien, ce héros qui va cherchant la joie; 

J'ai mis un poids secret sur son cœur que je broie; 

Chaque nuit je le tiens, entre mes bras nerveux, 

Plein de cris étouffés, d'impuissance et de vœux.... 

Hélas ! il est le fils des siècles et des âges : 

Il ressent tous les torts et toutes les vertus ; 

Le beau qu'il aime est fait de tous les beaux visages, 

Son mal, de tous les maux que les mortels ont eus. 

[[} La Douleur parle de Don Juan. PrJhide de l'acte II. 



DON JUAN 285 

Le premier meurtrier n'a souffert que son crime; 
Ses fils souffraient leur père, — et leurs fils, possédés, 
Agitent dans leur cœur, épouvantable abîme, 
Un Océan sans fond de remords insondés!... 

... Avec ses nerfs tendus, l'homme du siècle vibre 
En harpe éolienne au moindre son du vent; 
Tous les morts qu'il a lus habitent ce vivant; 
Pour une idée, il souffre entier, de fibre en fibre. 

Il s'analyse, et chaque idée, en son cerveau, 
Heurte encore la foi qui lui semble plus belle... 
Mais il ne peut pas être à sa raison rebelle. 
Et l'homme ancien frémit de subir le nouveau. 

Je le revois petit, aux côtés de sa mère. 
Lever des yeux fervents vers le Dieu de l'amour... 
Lui, qui goûta d'un miel doré comme le jour, 
Hélas ! sa langue est noire et sa salive amère. 

Il y croyait alors, aux chères visions. 

Au tranquille portrait de la mère fileuse. 

Qui berce, berce et chante en soignant la veilleuse, 

Aux anges nimbés d'or des adorations; 

Aux sœurs de charité, vierges et saintes femmes, 
Dont l'âme se répand en baume sur des corps; 
Aux épouses en deuil, fidèles à leurs morts, 
Et qui furent des cœurs, et qui restent des âmes. 

Ah! comme il encensait, debout sur l'autel, 
Avec une urne d'or, la Vierge bien-aimée! 
On eût dit que son âme était cette fumée, 
Et que ce beau lévite était un immortel. 



CHOIX DE POEMES 

Dieu, l'idéal sans fin de clémence et de joie, 
Emplissait tout son cœur comme un parfum puissant; 
Pour sa foi dans un rêve, il eût donné son sang... 
Le dégoût du réel lui dévore le foie. 

Il ne peut plus marcher, à toute heure, en tout lieu, 
Qu'en ayant sur son cœur le poids d'une ombre morte: 
Il voudrait rejeter ce fantôme qu'il porte; 
Mais j'ai lié son âme au cadavre de Dieu. 

Il vieillit tout empli de son adolescence. 
Colosse chancelant, hautain mais sans soutiens, 
Et le doute en son cœur, gros de remords chrétiens, 
A fait le désespoir, le vide et l'impuissance. 

I! le sait à présent, que l'immense univers 
N'est qu'un grouillant amas d'êtres de toute taille, 
D'atomes tournoyants qui se livrent bataille. 
Tous mangeurs et mangés, mastodontes et vers. 

Il le sait que partout les appétits voraces 

Livrent la vie imimense aux vibrions goulus. 

Et que le bel espoir d'être juste n'est plus: 

L'amour commence et meurt au ventre mou des races. 

Il le sait que partout, dans les sociétés, 

La vie à l'apogée imite l'origine, 

Et que des damnés noirs se tordent dans la mine, 

Sous les trains de plaisir en plein ciel emportés. 

Il sait que pas un être, un seul, ne se dérobe 
Aux persécutions des lois de l'univers; 
Chaque goutte de vie est un monde pervers; 
Pas un point ne s'y fait bouclier d'un microbe. 



DON JUAN 287 

Et, stoïque, il attend, plein d'un secret effroi, 
Soufflant un vent de mort comme un ballon qui crève. 
Que la dure raison, qui tue en lui le rêve. 
Soit plus douce à son cœur que l'erreur de la foi. 

Et plusieurs lui diront: <( Pourquoi tant souffrir, l'Homme? 

Si Dieu n'existe pas, vous n'avez rien perdu. 

Ou s'il est, patience! Il vous sera rendu!... 

— Ne te retourne plus, don Juan, lorsqu'on te nomme! 

Ils ne sauront pas voir dans le fond de ton cœur... 
Eux qui pleurent la mort d'une amante ou d'un pèra, 
Ils ne comprendront point ce qui te désespère; 
Allons! reste hautain, et froidement moqueur! 

Laisse les raisonneurs qui pensent tout résoudre, 
Les uns avec un chiffre et les autres d'un mot, 
Nier ton sens divin qui va vers le plus haut, 
Comme le cerf-volant de Franklin — vers la foudre ! 

Damné qui dans le feu va cherchant un rayon, 
Respire ta douleur, sous l'abîme où tu plonges, 
Et voyant que les beaux idéals sont des songes. 
Pleure, silencieux, l'antique illusion! 

Car tu ne peux crier ton mal de ne pas croire 
Comme firent Byron, Lamartine et Musset... 
Sur ces cœurs-là l'archet d'ébène gémissait. 
Et leur douleur riait au baiser de la gloire. 

Mais, de peur de sembler romantique ou banal, 
Le moderne se doit de rire dès qu'il entre. 
Et, tandis qu'un renard lui dévore le ventre, 
Il arrange sa robe et dévore son mal. 



LES POETES (i 



LE GENIE DE L AMOUR. 

Voilà, voilà le mal ! Psyché ne sait plus croire ! 
Moi, j'ai vu trop avant dans son regard profond; 
Le sien a trop fouillé mon mystère fécond, 
Et j'ai soufflé ma lampe! — Et, dans la nuit plus noire. 
Le génie et l'orgueil ne savent ce qu'ils font! 

Il n'est qu'un seul malheur: la science du doute. 
Il n'est que deux amours: celui de l'animal 
Qui, d'accord avec Dieu, suit humblement ma route, 
Et la tendresse, — en qui la joie humaine est toute; 
Il n'est qu'un crime, un seul: Penser sans idéal.' 

LES POÈTES. 

Oui, jadis on vivait sans vouloir tout connaître; 
Le cœur droit, simple, entier, ne s'analysait pas; 
Et le couple éternel triomphait, parlant bas. 
Dans le rythme de vivre et dans le bonheur d'être! 

(1) Prélude de Tacte III. 



DON JUAN 289 

On ne demandait rien à l'espace étoile, 
Que d'être un dôme bleu, plein de lumières douces; 
Au sol, joyeux de fleurs, verdi de jeunes pousses, 
Que d'être sous l'amour un tapis déroulé. 

On disait d'un mourant qu'il perdait la lumière; 
L'éclat du jour était encor le grand bienfait; 
Tandis que nous... hélas! hélas! qu'avons-nous fait! 
Et qui nous apprendra l'ignorance première? 



« Vous serez, dit Satan, semblables à des dieux; 
Vous connaîtrez le bien, le mal, — la science... » 
Oui, — mais qui nous rendra la sainte patience, 
Quand l'éclair du savoir aura touché nos yeux? 

Rien qu'en les regardant nous flétrissons les roses; 
Sur la foi de l'orgueil nous avons tout appris. 
Jusqu'aux fonds où l'énigme affole nos esprits, 
Plongeurs pris tout à coup sous le néant des choses: 

Nos sens avaient menti; notre regard nous ment: 
Nous ne jouissons plus des belles apparences; 
La source heureuse coule en fleuve de souffrances; 
L'espoir désespéré crie éternellement! 

Nous sommes tous les fils d'Œdipe au front livide, 
Qui d'effet en effet, sinistre curieux. 
Va jusqu'au secret noir qui, crevant ses deux yeux. 
Fera saigner l'horreur dans son orbite vide. 

13 



290 CHOIX DE POÈMES 

On a décomposé la lumière du jour: 
On connaît les métaux qui brûlent dans Saturne; 
Mais, railleur à quinze ans s'il n'est pas taciturne, 
Roméo, comme Hamlet, rit au seul mot d'am.our! 



L'homme ne cherche plus l'amante dans la femme: 
Les sexes éperdus ne veulent de la nuit 
Que l'oubli de s'aimer dans le sommeil qui suit!... 
Comment serons-nous dieux, si nous n'avions plus d'âme? 

L'amour analysé, comment le ressaisir? 
Entre les sexes, tout creuse un plus large abîme: 
Les esprits trop divers n'ont plus d'échange intime: 
Le désir qui se hait donne un affreux plaisir! 

Quels fils promettez-vous à cet âge du monde, 
O couples désolés, pervers, d'amants haineux? 
Laocoons qu'étreint le Désir dans ses rceuds. 
On ne l'étouffé pas l'hydre, — l'hydre féconde: 

Et comment le penseur douloureux de nos jours, 
N'ayant pas un égal, aurait-il sa pareille? 
Dès qu'il rêve d'aimer, son sarcasme s'éveille: 
Avec l'illusion sont morts les beaux amours. 



... Sur la terrasse blanche et sous les hautes palmes. 
Devant la mer obscure où nage son amant, 
Oh! la lampe d'Héro, seul astre au firmament! 
Qui le rallumera le feu des amours calmes? 



DON JUAN 291 



Qui le rallumera, le feu de ton enfer, 
O Françoise du Dante, ô divine damnée, 
Heureuse de sentir, sainte passionnée, 
L'éternité d'amour aux affres de ta chair?. 



Venez donc, glorieux amants, tendres victimes-, 
Venez Héro, Françoise, et toi folle Manon; 
Venez, les triomphants dont tous savent le nom, 
Exemples adorés des passions sublimes! 

Venez nous consoler du réel trivial, 
Formes du beau réel que l'art a consacrées, 
Venez, rêves ! du fond des régions dorées, 
Perpétuer en nous l'amour et l'idéal! 



LA TÊTE D'ORPHÉE (i) 



La voix du pur esprit n'est jamais étouffée; 
On a haché le corps, les muscles et les os, 
Mais la tête coupée a flotté sur les eaux; 
Et l'on entend, partout où vibrent des roseaux, 
La tête d'Orphée. 

Elle attire, la nuit, le génie et la fée. 
Qui, la main dans la main, — amoureux palpitants, — 
Dansent autour des lacs et des calmes étangs... 
Elle est reine des eaux, d'où naissent les printemps.. 
La tête d'Orphée. 

Gorgone, au gosier noir, d'affreux serpents coiffée, 
Hurle ! et partout où va son aboiement de loup, 
Apparaît souriante et chantant tout à coup, 
Ceinte du laurier d'or, l'autre tête sans cou, 
La tête d'Orphée. 

1) Prélude de l'acte IV. Fragment. 



DON JUAN 293 

Le conquérant, debout sous un sanglant trophée, 
Passe, — suivi d'orgueil et d'acclamations... 
Son ombre, nuit d'horreur, couvre les nations, 
Mais on y voit deux yeux qui saignent des rayons: 
La tête d'Orphée. 

L'infamie, en plein jour, par elle apostrophée, 
Hésite dans son crim.e au suprême moment... 
Niez l'âme et l'amour, vivez hideusement! 
Sur les eaux, sous le ciel, chante et pleure, en aimant, 
La tête d'Orphée. 

Son chant, comme une brise, arrive par bouffée, 
Aux jours lourds où l'on croit que tout espoir périt; 
C'est la face d'amour, de douceur et d'esprit. 
Où Véronique a cru revoir celle du Christ: 
La tête d'Orphée. 

Face au regard paisible, affreusement griffée 
Par des ailes de nuit qui font le jour obscur. 
Elle flotte à jam.ais, blonde sur le flot pur. 
Comme un soleil chantant qui tourne d'ans l'azur, 
La tête d'Orphée. 



LA MORT (i) 



Je suis là. — Du côté de la belle espérance, 
Homme, — tourne ta face à l'heure de finir. 
Tu veux quitter ta chair où tu sens ta souffrance? 
Viens donc : je porte en moi tous les dieux à venir. 

Seule je laisse au cœur un espoir, le suprême! 
C'est ojj'en ce lieu d'amours honteux et décevants. 
Moi seule je me garde! On m'aime, quand on m'aime, 
D'être la seule vierge impossible aux vivants. 

Mais que cherchais-;u donc, sur cette pauvre terre? 
L'esprit de vérité? des cœurs, des corps plus beaux? 
Va, tous savent mentir, mais je les ferai taire: 
Leur laideur viendra fondre au creuset des tombeaux. 

La sottise publique un jour fera silence: 
Le jour où je voudrai ! Vois, dès que seulement, 
Sur leurs cités, la peste à mon côté s'élance, 
Le plus sot devient grave et pâlit un moment. 

(1) Prélude de l'acte V. Fragment. 



DON JUAN 295 

Nul ne parle où je suis et chacun s'y découvre; 
On allume des feux partout où je parais ; 
La porte de vos seuils sanglote quand je Touvre; 
La main du brave a froid s'il touche à mes secrets. 



Tout en voulant mourir, si tu crains pour la vie, 
Endors-toi rassuré: le siècle est un moment. 
La terre est vaste et tourne; et, sans qu'elle dévie, 
L'homme y peut vivre lâche ou mourir noblement. 



Les générations, qu'est-ce? qu'est-ce qu'un homme? 
Tu meurs, mais on naîtra: l'univers n'en sait rien. 
Le soleil, qui, sans peur, vit choir l'antique Rome, 
Sans peur te verra mort, — toi le douteur chrétien. 

Lui-même il sent grandir la tache qui le ronge, 
Car j'ai marqué son heure et j'ai marché sur lui, 
iVlais sa lumière, au gouffre où mon ombre s'allonge, 
Je ne l'atteindrai plus, du mom.ent qu'elle a lui. 

Le feu, je l'alimente, et ma nuit le révèle. 

Je n'ôte pas un seul atome à l'univers; 

Mais la forme périt et je la renouvelle: 

La jeunesse du monde est dans mes cyprès verts ! 

C'est moi que l'amoureux implore dans la femme; 
C'est moi, dans le baiser, qui le fais défaillir: 
Pas un qui ne m'invoque au moment qu'il se pâme, 
Et ne dise en pleurant qu'il voudrait bien mourir! 



296 CHOIX DE POÈMES 

O mon meilleur amant, ie crée et je délivre! 
Aimant l'amour, on m'aime-, et celui qui me craint 
Fait lui seul son martyre, et ferait mieux de vivre 
Que de crisper ses doigts sur ma porte d'airain. 



Ma nudité n'est pas pour les yeux de la terre; 
L'épouvante et l'horreur ne sont que mes gardiens; 
Je suis vierge et je fais redouter m.on mystère; 
Mais je suis bonne, à l'heure inconnue oii je viens. 



Qui voit la vie au fond, sent monter la folie : 
Pourquoi regardais-tu? C'est moi que l'on y voit; 
Je suis celle qui sait et celle qui délie, 
Et qui garde, en parlant, sa lèvre sous son doigt. 

Pour l'oublier, ce fond qui fait tourner vos têtes, 
Et que couvraient jadis de merveille et d'éclat 
Les nombres, — généreux mensonges des prophètes, 
Il reste le Travail, délivrance et rachat. 



Ecoute, l'homme fort, avec tout son génie, 

Est fait pour l'action et le labeur des mains: 

A suivre trop longtemps la pensée infinie. 

Vos pieds ne savent plus marcher dans vos chemins 

Et seule, alors, je suis le recours et l'issue, 
Car il est vrai qu'en moi tout redeviendra bon; 
Seule, j'ai le dépôt de la vérité sue: 
Toute justice vraie aboutit au pardon. 



DON JUAN 297 

Je fais avec la vie un éternel échange, 

Et les êtres en moi se dévorent entre eux ; 

Mais l'homme au doux regard, s'il le veut, se dérange, 

Et souffre, heureux martyr, pour faire un autre heureux. 



O vain chercheur d'amour, voici le mot suprême. 
Interdit sur la terre à ceux qui font souffrir: 
Il faut, pour révéler l'amour à ceux qu'on aime. 
Souffrir en eux... et c'est alors qu'on peut mourir! 



Le Beau que tu rêvas t'a fait haïr leur monde? 
A travers l'infini, qui sait? ton idéal, 
Quand je veux, (songes-y, la vie est si féconde!) 
S'élance triomphant hors de l'œuf bestial. 

Tout ce que la raison imagine est possible. 
Qu'un cercle soit carré, tu ne le rêves point?... 
Toute flèche qui part et dépasse la cible. 
Il faut bien qu'elle tombe et se plante plus loin. 

Ne l'interroge plus, la maligne Chimère; 
Laisse-la, sans la voir, s'accroupir sur ton lit: 
Dors! je vais te bercer comme faisait ta mère... 
Je t'ouvre mon sein d'ombre où tout s'ensevelit! 

Dors! je suis l'Indulgente et la Consolatrice, 
Et je te bercerai dans le soupir des bois : 
Je te rappellerai les chants de ta nourrice... 
Tes souvenirs d'enfant reviendront à ma voix. 

13. 



298 CHOIX DE POÈMES 

Dans le soupir des bois et de l'herbe qui pousse, 
C'est moi qui chante, ami, mes deux mains sur ton front. 
Dors ! les simples de cœur, charmés par ma voix douce, 
Sans souffrir de ton mal s'aiment et s'aimeront. 

Sens-tu finir en toi ta vie et ta souffrance? 
Pour mourir, tourne-toi don Juan, de ce côté... 
Regarde: je ressemble à ma soeur l'Espérance, 
Et notre amour sera toute l'éternité! 

Tu n'as plus prononcé le mot de Dieu? — Qu'importe! 
Qu'il soit ou non, la paix visitera tes os, 
Car, s'il est, l'âme vit; s'il n'est point, l'âme est morte: 
S'il est, je suis Justice, et, s'il n'est pas, Repos. 



XIII 



JESUS 

(1895) 



A MON GRAND-PERE 



Avant d'aller dormir près de toi dans la terre, 

J'ai voulu, pour ta joie, écrire ce Mystère, 

Tel un pâtre ignorant, sur un morceau de bois, 

De son couteau grossier sculpte un Jésus en croix. 

Et j'ai fait ce travail oii se complut mon âme, 

Grand-père, «n souvenir de cette belle flamme 

Que mon regard surprit vivante au fond du tien. 

Quand, tourné vers l'Espoir, tu mourus en chrétien. 



{Dédicace du Jésus . — 27 juillet 1895 ."* 



LES PELERINS 
Prière dans le soir. 



Vers Emmaûs, à l'heure où la clarté finit, 
Lentement, — ils devaient marcher soixante stades, — 
Deux hommes cheminaient, causant en camarades... 
Une ombre, qui venait derrière eux, les joignit. 

Disciples de Jésus, ils parlaient de leur maître 
Que Magdeleine et Jean croyaient ressuscité. 
Une Ombre maintenant marchait à leur côté. 
C'était Jésus, mais rien ne le faisait connaître. 

Il leur dit: « De quoi donc parliez-vous en marchant? 
Et pourquoi semblez-vous si tristes, pauvres hommes? 
— « Tristes, lui dirent-ils, tristes, oui, nous le sommes!» 
Et le son de leur voix était grave et touchant. 

« Es-tu donc tellement étranger à la ville, 
Que tu ne saches pas notre malheur récent? 
Jésus de Nazareth, un prophète puissant, 
Depuis trois jours à peine est mort d'une mort vile. 



302 



CHOIX DE POEMES 



« Les sacrificateurs, les docteurs de la Loi, 
Nos magistrats, l'ont tous condamné. Quelle honte! 
... Mais toi, reste avec nous parce que la nuit monte... 
Inconnu, nous aimons à causer avec toi. » 

Or, depuis un instant, leurs paroles funèbres 
Retombaient sur leur cœur, dans la nuit, lourdement; 
Un deuil affreux venait sur eux, du firmament; 
En eux, comme autour d'eux, tout n'était que ténèbres. 

Et dans l'abandon triste où les laissait le jour. 
Vainement ils cherchaient, au ciel vide, une étoile; 
Ils voyaient l'étranger comme à travers un voile. 
Mais ils sentaient en lui comme un attrait d'amour. 

S'il s'éloignait un peu, leur cœur, empli de troubles, 
Aussitôt amoindri, défaillait et pleurait... 
S'il se rapprochait d'eux, tout contents en secret, 
Ils se sentaient monter au cœur des forces doubles. 

C'était alors en eux comme un flot de chaleur, 
Le doux rayonnement d'une intime lumière : 
Ils ne comprenaient plus leur détresse première 
Ni pourquoi le chemin leur devenait meilleur. 

Et les deux pèlerins que le spectre accompagne 
Répétaient à Celui que l'on ne peut pas voir: 
(( Reste avec nous, Seigneur, parce que c'est le soir, 
Et notre angoisse croît dans la nuit qui nous gagne. » 

Or, Christ, ressuscité depuis dix-huit cents ans. 
Vient de mourir encor, mais d'une mort tout autre; 
Et dans ce siècle obscur il a plus d'un apôtre 
Et plus d'un pèlerin dans les doutes présents. 



JÉSUS 303 

Nos Scribes, attachés à la lettre du Livre, 

Par sottise les uns, d'autres par intérêt. 

N'ont plus ni les rigueurs ni l'amour qu'il aurait; 

Mais dans la nuit qui vient nous le sentons revivre. 

Il vit. La nuit immense a beau venir sur nous, 

Ténèbres de l'esprit qui nie et qui calcule; 

Nous avons beau sentir, dans l'affreux crépuscule, 

Défaillir à la fois nos cœurs et nos genoux, 

Chacun de nous revoit, dans la nuit de son âme, 
Ce fantôme divin, pur esprit, noble chair, 
Qui nous a fait tout homme et tout enfant plus cher. 
Notre mère plus tendre et plus douce la femme. 

Chacun de nous le voit, le doux spectre voilé, 
Luire ineffablement dans l'ombre intérieure, 
Dans l'ombre aussi qui tombe, en cette mauvaise heure, 
Du vide qui, jadis, fut un ciel étoile. 

A son charme infini qui de nous se dérobe? 
Ignorant ou savant, qui donc est bon sans lui? 
Tous les astres sont morts qui pour d'autres ont lui, 
Mais nous sommes frôlés des lueurs de sa robe. 

Là-bas, derrière nous, l'affreuse ville en deuil, 
Dressant sur le ciel rouge, en noir, les toits du Temple, 
La hautaine cité du crime sans exemple, 
Nous envoie en rumeurs les cris de son orgueil. 

C'est un bruit d'or tintant sous de hauts péristyles. 
C'est l'appel des soldats veillant sur les remparts; 
Et le monde ébranlé craque de toutes parts 
Sous le riche oublieux des mendiants hostiles; 



304 CHOIX DE POÈMES 

Mais en nous, contre nous, nous avons un recours: 
C'est la bonté, c'est la pitié, c'est l'Evangile; 
Nous sentons tout le reste incertain et fragile; 
Le ciel est vide et noir, et c'est la fin des jours; 

Mais le spectre d'un Dieu marche encor dans nos routes 

Avec sa forme humaine au sens mystérieux. 

Nos chemins effacés s'éclairent de ses yeux. 

Et sa blancheur nous guide à travers tous les doutes. 

Oh ! puisque la nuit monte au ciel ensanglanté, 
Reste avec nous, Seigneur, ne nous quitte plus, reste 1 
Soutiens notre chair faible, ô fantôme céleste, 
Sur tout notre néant seule réalité ! 

Ta force heureuse rentre en notre âme plaintive 
Et même les tombeaux sont clairs de tes rayons... 
Toi par qui nous aimons, toi par qui nous voyons. 
Reste avec nous, Seigneur, parce que l'ombre arrive! 

Seigneur, nous avons soif; Seigneur nous avons faim; 

Que notre âme expirante avec toi communie ! 

A la table où s'assied la Fatigue infinie, 

Nous te reconnaîtrons quand tu rompras le pain. 

Reste avec nous, Seigneur, pour l'étape dernière; 
De grâce, entre avec nous dans l'auberge des soirs... 
Le Temple et ses flambeaux parfumés d'encensoirs 
Sont moins doux que l'adieu de ta sourde lumière. 

Les vallons sont comblés par l'ombre des grands monts, 
Le siècle va finir dans une angoisse immense; 
Nous avons peur et froid dans la mort qui commence... 
Reste avec nous. Seigneur, parce que nous t'aimons. 



LA TENTATION 



Et ce démon qui parle au cœur de tous les hommes 
Lui fît, comme du haut d'un mont ou d'une tour, 
Voir de beaux palais d'or où s'entassaient des sommes, 
Et les jardins fleuris qui riaient alentour. 

— (( Si tu veux, je ferai ta vie heureuse et belle ; 
Tu mangeras, dit-il, dans l'or et dans l'argent... » 
Mais Jésus répondit: (( La misère m'appelle. 
Pauvre je saurai mieux consoler l'indigent. » 

Et le démon disait : — « On trouve dans ma voie 
Les rires, les chansons, les coupes et le vin. » 

— (( Et comment peut-on boire à la coupe de joie, 
Quand la misère a soif? » lui dit l'homme divin. 

Le démon répondit: a Laisse la pitié vaine: 
Sois un roi sur ce peuple ; écrase-le sous toi ! » 

— (( Dans mon peuple j'entends pleurer la race humaine. 
Hélas! comment peut-on dormir quand on est roi? 



oOO CHOIX DE POÈMES 

Le démon lui montra, comme du haut d'un temple, 
Des présents sur l'autel et des lampes en feu: 
— (( Dieu seul jouit de tout; Tespace le contemple; 
La terre le redoute et tu peux être un dieu ! 

« Si tu veux m 'écouter, la terre est à toi, toute! 

Tu seras riche, roi, dieu des hommes jaloux. 

Des anges te tiendront soulevé sur ta route, 

De peur que ton pied nu ne se heurte aux cailloux ! » 

Et Jésus répondit : — « Le ciel est sans délices, 
Quand l'homme souffre au pied des trônes bienheureux î 
Alon Dieu ne goûte pas la chair des sacrifices ; 
Mon Dieu souffre avec les souffrants, en eux, pour eux ! 

« Le bonheur de celui dont j'apporte le règne, 
C'est de prendre sa part de tous les m.aux humains; 
L'homm.e pleure? Je pleure ; il saigne? mon cœur saigne 
Et mes pieds sont meurtris, car j'ai vu leurs chemins ! ^; 

Alors, comme au lever de l'étoile première, 

Dans les lieux qu'habitait l'Hommie aux divins discours, 

On vit naître et monter une grande lumière, 

Et le monde riait à ce matin des jours. 



L'INFINI MIRACLE 



Ses sœurs le cherchaient, et Marie, 
Toujours craintive d'un danger, 
Toujours prête à la gronderie, 
Disait: « A-t-il de quoi manger? » 

Le peuple autour de lui fourmille, 
Implorant les mots guérisseurs. 
On lui dit : « Voici ta famille ; 
Ta mère approche avec tes sœurs. )> 

— (( Mes frères, mes sœurs et ma mère, 
Dit-il au peuple, c'est vous tous; 
La vie est une plante amère. 
Mais le miel de ma ruche est doux. 

(( Je suis la tendresse promise; 
Sur vos maux je viens me pencher; 
Et je suis plus grand que Moïse 
Qui fit jaillir l'eau du rocher: 



308 CHOIX DE POÈMES 

« C'est la dureté des cœurs même 
Que je frappe, et l'amour en sort; 
Le ciel est en nous lorsqu'on aime... 
L'amour est plus fort que la mort. 

(( Possédés d'orgueil et de haine, 
Je chasse de vous ces démons. 
J'apporte la tendresse humaine: 
Nous avons Dieu quand nous aimons. 



(( Buvez à ma source d'eau vive, 
Car je sauve celui qui croit. 
Votre esprit boite? qu'il me suive 
Il saura marcher vite et droit. 



« Votre cœur est sourd? qu'il m'entende! 
Muet? qu'il parle. Renaissez! 
Frappez, ma porte s'ouvre grande; 
Reposez sur moi, cœurs lassés! 



« Levez-vous, ô paralytiques, 
Marchez, emportez votre lit! » 
...Et dans la joie et les cantiques 
Le monde infirme tressaillit! 

— (( Un aveuglement les égare, 
Ils t'ont mis sous terre vivant... 
Lazare, Lazare, Lazare, 
Lève-toi, marche mieux qu'avant! » 



JÉSUS oU9 



Et l'esprit humain se redresse 
Et quitte, plus fort et plus beau, 
Au grand appel de la tendresse, 
Les bandelettes du tombeau. 



O temps d'allégresse première 
Où l'aveugle des grands chemins 
Se voyait rempli de lumière 
Quand Jésus élevait les mains ! 



TAXE 



Or comme il cheminait en suivant son beau songe, 
Sous un frêle olivier, tout au bord du chemin, 
Un vieil âne pelé qui tirait sur sa longe. 
Avançant les naseaux, vint effleurer sa main. 

Et Jésus s'arrêta, songeant à cette crèche 
Où l'âne avec le bœuf l'accueillirent enfant, 
Oîj tous deux, à genoux dans de la paille fraîche, 
Sur ses petits bras nus soufflaient, le réchauffant! 

Longtemps il regarda cette humble et lourde tête, 
Ces poils longs et rugueux, ces deux gros yeux surpris ; 
Puis sa main caressa, sur les flancs de la bête, 
La trace du bâton qui les avait meurtris. 

Vers l'âne enfin Jésus pencha sa face auguste... 
Et le pauvre animal, se mettant à trembler, 
Soufflait, tout haletant, sur les lèvres du Juste, 
Ce grand soupir des cœurs qui ne peuvent parler. 



LA PREUVE EST EN NOUS 



Comment ton cœur a-t-il douté 

Que l'amour soit, — si ton cœur aime? 

Tu n'as pas la bonté suprême, 

Si tu doutes de la bonté. 

Si tu doutes de la justice, 
Sois équitable dans ton cœur; 
Tu vaincras ton doute moqueur, 
Par la vertu d'un sacrifice. 

Aie en toi le vrai dévoûment: 
Tu le croiras possible à d'autres; 
C'est tout le secret des apôtres : 
Prouve-toi l'amour en aimant. 

Le prix d'une pitié sincère, 
C'est qu'elle nous donne, en retour, 
L'espoir, la foi, dans un amour 
Doux à notre propre misère. 



CHOIX DE POEiMES 

Dans son cœur, mieux que sur l'autel, 
Ainsi le chrétien fait descendre 
La foi, l'espoir et l'amour tendre. 
En trois mots le Christ immortel. 

Oui, je crois à l'amour — quand j'aime, 

Et c'est là, dans l'homme meilleur, 

Le paradis intérieur, 

Le royaume de Dieu lui-même. 



AU BON VOLEUR 



Béni, sois béni, bon voleur, 
Pour avoir dit tes deux paroles. 
Ami, c'est toi qui nous consoles, 
Dans cette suprême douleur; 

Toi qui relèves le nom d'homme, 
A l'heure de la lâcheté, 
Quand tous ses amis l'ont quitté. 
Quand le grand crime se consomme. 

Tu veux ta part de paradis? 
Mais ton cœur est bon puisqu'il aime, 
Tandis qu'ennemi de lui-même. 
L'autre raille ce que tu dis. 

Sois béni, pauvre misérable! 
Sois envié par les meilleurs. 
Pour avoir mis sur nos douleurs 
Ton égoïsme secourable. 

u 



3l4 CHOIX DE POÈMES 

Et n'est-ce pas qu'il te fut bon, 
En retour de ta confiance, 
Le mot du Dieu de Patience, 

Son mot suave de pardon? 

N'est-ce pas qu'à la mauvaise heure 
Où l'âme de nos lèvres sort, 
Tu trouvas bon goût à la mort, 
Un goût de paix intérieure? 

Quand ton souffle s'est envolé, 
Pour avoir, rien qu'une seconde, 
Espéré le salut du monde, 
Tu te sentis tout consolé... 

Les moqueurs nient, dans un blasphème, 
Qu'on entre au royaume des cieux... 
Soit, C'est lui qui délicieux 
Entre dans l'âme dès qu'on aime. 



LE CHEMIN VERS DIEU 



Quand l'âme d'un vivant nous suit dans l'agonie, 
C'est un bonlieur d'amour ineffable, si grand, 
De voir cette lueur dans notre ombre infinie, 
Que tout le reste est vil aux regards du mourant. 

Il ne regrette plus ni la grâce des roses, 
Ni les rires d'enfant, ni le bleu clair du ciel... 
Il voit ce qu'il chercha sous le spectre des choses : 
L'amour réalisé dans l'immatériel. 

Tout le vide pour lui s'emplit d'une lumière, 
Tout le froid de la mort rayonne de chaleur, 
Et sa suprême joie est vraiment la première, 
Parce qu'un mal plus grand nous fait l'espoir meilleur. 

Au chevet des mourants fais donc veiller des flammes; 
Parle bas: leur ouïe est fine quelquefois... 
On dirait que l'espace, où vont entrer leurs âmes, 
A des échos sans fond qui décuplent nos voix. 



316 CHOIX DE POÈMES 

Premds garde! près des morts épure ta pensée: 
Elle vibre... Autour d'eux elle ébranle un éther 
Qui la transmet entière à leur âme blessée... 
Ne les contriste pas des adieux de ta chair. 

Frère, il faut consoler d'une pitié suprême 
Ceux qui sentent monter le flot mystérieux... 
La surdité des morts entend — lorsqu'on les aime, 
Et leur cécité voit quand nous baisons les yeux. 

Ils ne regrettent plus alors l'éclat des roses, 

Ni les rires d'enfants, ni le bleu clair du ciel... 

Ils voient ce qu'ils cherchaient sous le spectre des choses: 

L'amour réalisé dans l'immatériel. 

Aimons-les, ceux dont l'âme en fuite, folle ou sage, 
Nous écoute déjà du fond d'un autre lieu... 
L'amour peut éclairer lui seul le noir passage: 
Être aimé dans la mort, c'est le chemin vers Dieu. 



IL EST ETERNEL 



Homme divin, au pied de ta croix qui chancelle, 
Arbre toujours debout quoique battu du vent, 
Je viens, humble inspiré de l'âme universelle, 
A l'heure du grand soir, t'adorer en rêvant. 

Des scribes nous ont dit qu'avant ton Evangile, 
Bien avant toi, Bouddha se fit homme étant roi. 
Et que ta gloire ainsi comme une autre est fragile, 
Et que tu n'es plus rien si Dieu n'est plus en toi. 

Ils ont dit, pour nier ta charité sublime, 
Qu'elle est un souvenir du mal qu'on craint pour soi. 
Comme si le peureux, penché sur la victime, 
Était moins beau, quand il secourt malgré l'effroi. 

Ce n'est pas tout: l'horreur mystique sort des tombes 
Chaque fois que ton nom retentit sur l'autel; 
Des chrétiens se sont faits vendeurs de tes colombes- 
Ils n'ont plus le vrai sens de ton Verbe immortel. 



CHOIX t>E POEMES 



On a fait de ton nom sortir tous les scandales, 

Et l'on a vu tes fils, des prêtres et des rois, 

Ton sceptre en main, les pieds chaussés de tes sandales, 

Imitant tes bourreaux, reclouer l'Homme en croix... 



Eh bien, qu'importe à ceux que ta lumière inonde! 
En es-tu moins la vie et l'espoir incarné, 
Le vrai Verbe vivant, le vrai salut du monde? 
Seul tu conçus l'amour, seul tu nous l'as donné! 

Nul de tes précurseurs n'est vivant dans notre âme; 
Pour nous c'est ton nom seul qui signifie amour; 
Dix-neuf siècles déjà se sont transmis ta flamme, 
Et chaque heure est ton heure et chaque jour ton jour ! 



Quelques versets tombés de ta lèvre divine. 
Quelques gestes inscrits dans un livre inspiré, 
Le drame d'une mort où l'espoir se devine. 
Voilà de quoi le monde est encor pénétré. 

Par de pauvres chansons qui disent ta légende. 
Par des drames naïfs et des acteurs de bois, 
Ta parole aux enfants se transmet simple et grande 
Et souffle en eux de tous les côtés à la fois. 

Certes nous sommes loin des beautés de ta vie: 
L'avarice et la haine occupent nos instants; 
Notre fange a couvert ta trace mal suivie, 
Mais ton pur souvenir nous sauve en tous les temps. 



JÉSUS 3iy 

C'est un dernier rayon de ta lointaine étoile, 
C'est un mot familier qui te répète en nous, 
C'est Véronique avec ta face sur son voile, 
C'est le Cyrénéen essuyant tes genoux; 

C'est Pilate lavant ses mains du sang du Juste, 
C'est l'amitié de Jean qui n'abandonne pas. 
Et nos cœurs sont la table où ton Verbe s'incruste, 
Et ton nom retentit sous chacun de nos pas. 

Ta vie est le flambeau dont l'univers s'éclaire: 
Sans la simplicité de tes légendes d'or, • 
Ton cœur n'entrerait pas dans le cœur populaire 
Qui sent, lorsque l'esprit ne conçoit pas encor. 

L'amour n'est pas un fruit des veilles du génie : 
La mère et son enfant se l'expliquent tout bas; 
Ta charité, ce n'est qu'une femme infinie 
Qui voit des fils partout et ne distingue pas. 

C'est ce cœur élargi que tu nous fais comprendre, 
C'est l'homme ayant pitié de l'homme faible et nu. 
C'est l'âme de chacun se faisant mère tendre 
Pour protéger dans tous l'avenir inconnu. 

Un seul flambeau qu'on penche en allume cent mille: 
Ton seul cœur généreux suffit au genre humain, 
Et ce mot: « Aimez-vous, » où tient tout l'Evangile, 
Multiplie à jamais tes poissons et ton pain. 



320 CHOIX DE POÈMES 

Pour que le boiteux marche et que l'aveugle voie, 
Tu parlas de tendresse... et le sourd te comprit! 
Et les infirmités tressaillirent de joie... 
Voilà ton grand miracle : il est tout en esprit. 

L'âme humaine c'était Lazare, Elle était morte. 
Tu vins pleurer sur elle. Oh! comme tu l'aimais! 
Et maintenant, toujours plus vivante et plus forte, 
Les yeux sur ton amour, elle y marche à jamais ; 

Elle y marche à travers le crime et la souffrance... 
Comme Pierre elle t'a trahi, mais en t'aimant, 
Et le chao§ du mal n'est rien qu'une apparence 
Où ton Verbe caché monte invinciblement. 

Deux mille ans ont à peine ouvert le gland du chêne 
Qui tiendra sous ton nom l'univers abrité... 
Ta victoire sur tous les cœurs n'est pas prochaine. 
Mais qu'importe le temps à ton éternité? 

Le monde passera, car il faut que tout meure, 
La terre sous nos pieds, le ciel sur notre front; 
Mais par delà la mort ta parole demeure: 
Heureux les derniers-nés du monde: ils te verront! 



XIV 
LA VOIE SACRÉE 

Livre inédit 

(1909) 



14. 



c La Voie Sacrée... c'est l'italiç, la routç aux tom- 
beaux, aux souvenirs, aux chefs-d'œuvre, l'avenue 
des siècles par oii l'esprit de l'antiquité est arrivé 
à nous, le chemin des Renaissances. • 

(Préface de La Voie Sacrée.) 



BAGUES FLORENTINES 



Les bagues de fer que Florence 
Avec amour cisèle encor, 
Sont, quoique d'austère apparence, 
Plus belles que des bagues d'or. 

Dans l'antique cité du Dante, 
Plus d'un artiste, dès le jour, 
Fait rougir à la lampe ardente 
De terribles bagues d'amour. 

Dompteur du fer qui lui résiste, 
Patiemment le ciseleur 
Fait courir, dans le métal triste, 
Des grâces de femm.e ou de fleur. 

Il tord, de sa main souveraine, 
Autour d'un rude anneau de fer. 
Le corps fuyant d'une sirène 
Onduleuse comme la mer; 



324 CHOIX DE POÈMES 

Il sertit, dans la bouche ouverte 
D'une Méduse, ou dans ses yeux, 
La turquoise qui mourra verte, 
Ou les rubis, — sang glorieux. 

Et le fer dit : « Je fus le glaive, 
Je fus la lance ou le poignard... » 
— Quand le bon ouvrier l'achève: 
« Moi, dit la bague, je suis l'Art. » 

Florence, guelfe et gibeline, 
A qui son passé reste cher. 
Dit: (( J'ai l'âme dure et câline: 
Mes bagues d'amour sont de fer... 

(( Je me souviens des vieilles luttes 
Et, fidèle au fer batailleur, 
Dans mon lys aux fermes volutes 
Je vois un fer de lance en fleur... » 

O cité de la Renaissance, 
Toi qui sur le monde enchanté 
Répands avec magnificence 
Les gloires qui font ta beauté, 

Garde à jamais ta bague étrange, 
Fer ouvré, chef-d'œuvre fini, 
Qu'admira le vieux Michel-Ange 
Et qui te vient de Cellini. 



UN TOMBEAU D'ENFANT 

DANS LES CATACOMBES 



Les sépulcres des catacombes 
Dans les murs froids sont rassemblés, 
Pareils à des nids de colombes 
D'où les oiseaux sont envolés! 

Les anges, dans les ciels splendides, 
Ignorent les tombeaux ouverts 
Où les crânes, ces coques vides, 
Gisent mêlés, moisis et verts; 

Mais nous, nous qui souffrons, nos âmes, 
S'informant toujours des tombeaux, 
Éprouvent des pitiés de femmes 
Pour les pauvres morts en lambeaux; 

Et nous souhaitons que la forme 
Où l'âme a rêvé dans des yeux, 
Éternellement calme, dorme 
Loin des vivants trop curieux. 



326 CHOIX DE POÈMES 

Hélas! La science, accroupie 
Sur le seuil du caveau sacré, 
Arrache, d'une main impie, 
L'hiéroglyphe déchiffré; 



Et pas une tombe n'est sûre, 
Et toutes sont des trous béants 
Qui montrent, sous la moisissure. 
Le néant même des néants... 

Hier j'ai vu, plein de surprise. 
Dans la souterraine cité. 
Parmi tous ces tombeaux qu'on brise» 
Un petit tombeau respecté. 

Seul clos, parmi toutes ces tombes 
Dont on éparpilla les os, 
Au cœur même des catacombes 
Il garde seul tout son repos. 

Dix-neuf cents fois la terre antique 
Fleurit et se renouvela, 
Depuis qu'au chant d'un saint cantique 
L'enfant qui dort fut couché là. 



Or, quand on vint sceller la dalle, 
On fixa dans le ciment gris 
De la jointure verticale 
Deux jouets qu'il avait chéris... 



LA VOTE SACRÉE 327 

Quels prêtres, ô mère chrétienne, 
T'ont pu permettre sans remord, 
Leur douleur approuvant la tienne, 
D'amuser l'enfant dans la mort? 



Elle exigea: Dieu laissa faire; 
Et deux billes, tout simplement, 
Se bombent en double hémisphère 
Sur le biseau du froid ciment. 

Et depuis les jours où, sous terre. 
Les premiers saints cachaient l'autel, 
La mort nous garde, en son mystère. 
Ce signe d'amour immortel. 

Durant dix-neuf siècles, les hommes 
Se sont battus sur ces caveaux 
Qu'ébranla le bruit des deux Romes, 
Du temps antique et des nouveaux; 

Sur la tombe où les frêles boules 
Amusent l'ombre d'un enfant, 
Suivi par de hideuses foules 
Attila bondit triomphant; 

Sur ce tombeau, pourtant fragile, 
Le bloc de l'empire romain 
Croula, sapé par l'Évangile, 
Avec un fracas surhumain; 



328 CHOIX DE POÈMES 

Le sol, déchiré de charrues, 
A tremblé de tous les effrois. 
Au-dessus de ces mornes rues 
Où dormaient les sépulcres froids... 

Rien n'a dérangé, dans cette ombre, 
Ce tombeau qu'aujourd'hui défend, 
Parmi des ruines sans nombre, 
Un petit fantôme d'enfant. 

Les savants — respect insolite — 
Ont voulu qu'il restât muré 
Parce que la dalle est petite 
Et qu'un jouet leur est sacré!... 

Ainsi, contre le sacrilège 
De nos scepticismes présents, 
Un hochet d'enfant te protège, 
Sépulcre de dix-neuf cents ans! 



» 



SUR L'AUTEL D'ISIS 

« ... Ainsi la cigale innocente 
Sur un arbuste assise et se console et chante. » 
André Chénier. 



En habit vert, de souple étoffe, 
Un petit lézard est assis, 
D'un air bonhomme et philosophe, 
Sur le seuil du temple d'Isis.. 

— (( Ta rêverie est bien profonde? 

— « Je songe, dit-il gravement, 
Que pas un lézard, dans le monde. 
N'occupe un meilleur logement. 

« Ici, bienheureux que nous sommes, 
Rien ne trouble notre sommeil, 
Car Pompéï n'est point aux hommes: 
Elle est à mon roi, le Soleil. 

« O passant, d'ans tout autre ville 
Les palais ont gardé leur toit 
Et les enfants, engeance vile. 
Sont encor moins discrets que toi; 



330 CHOIX DE POÈMES 

« Dans toutes, palais à colonnes, 
Jardins, maisons de volupté, 
Appartiennent à des personnes 
Qui cherchent de l'ombre, en été! 

(( Dans toutes, nous mettrait en fuite 
Un fracas d'hommes et de chars; 
Pas une autre n'est mieux détruite 
Pour être agréable aux lézards. 

« Ici le soleil nous enivre; 
Tous nos jours, nous les employons, 
En ne rien faisant, à bien vivre: 
A boire la joie en rayons. 

(( Regarde: pas l'ombre d'un arbre; 
Et là, sous les rougeurs du soir, 
L'autel d'Isis, trône de marbre 
Où, comme un dieu, j'aime m'asseoir. 

(( Mais va-t-en, car l'ombre me gagne 
C'est l'heure où je gravis l'autel 
D'où l'on voit, haut sur la campagne, 
Briller le Vésuve immortel ; 

« De cette place, — que j'honore 
En mémoire des feux sacrés, — 
Je vois grandir, comme une aurore, 
Sa splendeur dans les ciels pourprés; 

« Son âme est un soleil sous terre, 
Et j'aime, loin des faux plaisirs, 
A vénérer, dans le mystère, 
Ce dieu — qui m'a fait mes loisirs. » 



LA CHANSON DU PAUSILIPPE 



Demi-vêtu d'immonde hardes, 
Le mendiant napolitain 
Avec des chansons nasillardes 
Vous harcèle soir et matin. 

Partout sur votre promenade 
Apparaît un chanteur maudit, 
Dont l'aubade ou la sérénade 
Ne connaît minuit ni midi. 

Au Vésuve, au bord du cratère, 
Il vous guette, il rôde, il est là, 
Qui braille, devant le mystère: 
(( Funiculi-funicula. » 

Il entonne Sainte-Lucie, 
Rarement des airs plus nouveaux, 
La nuit sous votre jalousie. 
Le jour au nez de vos chevaux. 



332 CHOIX DE POÈMES 

Martyr de refrains effroyables, 
Vous finissez, rageur et las, 
Par envoyer à tous les diables 
Ces gens qui d'ailleurs n'y vont pas... 

Or, hier, une enfant mignonne, 
Fille de ces chantres d'enfer, 
Très grave petite personne, 
Vint près de nous chanter un air. 

Ses parents, là-bas, sur la route, 
L'encourageaient avec des cris. 
Et la mignonnette — on s'en doute — 
Répétait leurs airs favoris. 

Mais la beauté de son enfance 
Rendait divin le chant banal, 
Et nous l'écoutions sans défense. 
Car des tout petits rien n'est mal. 

Un cœur de rose encore close 

Est moins doux, moins charmant, moins pur, 

Et la rose est d'un moins beau rose 

Que sa nuque aux ombres d'azur. 

La source sous bois, dans la mousse, 
Où seule a bu la mouche à miel. 
Même à la pensée est moins douce 
Que son œil tout baigné de ciel. 

Certe, elle chantait sans principe! 
Charmés, nous l'écoutions pourtant... 
Sur les pentes du Pausilippe, 
Elle nous suivait en chantant. 



LA VOIX SACRÉE 333 

Le bec ouvert, à voix menue, 
Tel un oiselet dans le nid, 
La jolie enfant demi-nue 
Pépiait l'air jamais fini. 

Bouche ronde, rire à la joue, 
Tendant la main sans y songer, 
Elle suivait, comme l'on joue, 
A grands petits pas — l'étranger. 

Sa main semblait ne rien attendre ; 
Elle la mettait sous nos yeux 
Pour obéir — non pas pour prendre... 
C'est tout. C'était délicieux. 

Ce qu'elle disait, je l'ignore, 
Mais, nous arrêtant en chemin, 
Nous lui criâmes: « Chante encore! 
({ Tends-nous mieux ta petite main ! » 

Et quand l'adorable merveille 
Toujours en chantant s'éloigna, 
J'eus une vision pareille 
Aux tiennes, délia Robbia: 

Droit et pur comme un lys de neige, 
Sur l'émail bleu des horizons, 
Un ange tenait le solfège 
Où l'enfance épelait des sons. 



GINEVRA 



C'est l'histoire de Ginevra 
Qu'on crut morte et qu'on enterra, 

De son grand linceul recouverte, 
Face au ciel, dans sa bière ouverU. 

Elle se met sur son séant; 
Elle reconnaît le néant, 

Le caveau, les lampes funèbres, 
Et l'horreur est dans ses vertèbres. 

Elle a fui, criant au secours, 
Vers la ville de ses amours... 

Elle ne rencontre personne; 
La morte vivante frissonne. 

Sur ses beaux seins, sur ses beaux flancs, 
Le linceul tord de grands plis blancs. 

Elle court, cherchant l'espérance 
Et sa mère, — à travers Florence. 



LA VOIX SACRÉE 335 

— « Ma mère! c'est moi... Ginevra, 

« Qu'on crut morte — et qu'on enterra... 

« C'est moi qui frappe à votre porte! » 
Et la mère entendit la morte 

Et cria : — « Passe ton chemin ! 
« On dira des messes demain. . . 

<( Passe, fantôme de m*a fille! » 

— Les spectres n'ont point de famille. 

Alors, le cœur froid, les yeux fous, 
Elîe courut chez son époux : 

— (( C'est moi... Ginevra, votre femme! » 
• — (( Je ferai prier pour ton âme : 

(( Toi qui sors du tombeau, va-t'en! 
(( Les spectres viennent de Satan ! » 

Les spectres n'ont point de demeure: 
Faudra-t-il que la morte meure? 

Alors, dans ce grand abandon, 
Elle songe à l'ami si bon 

Qui l'aima, d'une amour suprême 
Dont il n'a parlé qu'à lui-même: 

— (( Vivante, je le fis souffrir 
« A la morte va-t-il ouvrir?... 

(( Ouvrez! c'est moi! » L'ami fidèle 
Veillait, priait, le cœur plein d'elle. 



336 CHOIX DE POÈMES 

Il reconnut son premier cri, 
Bondit vers la porte, et l'ouvrit: 

— « Vous que vivante j'ai pleurée, 
« Entrez vite, morte adorée ! 

(( Morte ou vivante, spectre ou non, 
« J'ouvre à qui porte votre nom; 

(( J'ouvre à votre voix bien connue.., 
« Vous frissonnez, à demi-nue, 

« Cherchant un asile... Voici: 
<( Mon cœur est ouvert, entrez-y. 

(( Vivante, oubliez votre fièvre, 
(( Ou morte, dormez sous ma lèvre : 

(( Vision ou réalité, 

(( Je t'aime dans l'éternité. » 



LES DÔMES 



(( Seigneur, que votre règne arrive sur la terre!... » 
Ainsi priaient jadis les siècles anxieux 
Qui poursuivaient sans fin la tâche héréditaire 
De préparer sur terre un trône au Roi des cieux. 

Et, portés, comme par des bras, sur des colonnes, 
Les dômes, au-dessus d'un trône toujours prêt, 
Dressés en vain vers Dieu, formidables couronnes, 
Attestent le néant d'avoir cru qu'il viendrait. 

Debout sur l'âme humaine et sur des fûts de pierre, 
Le dôme élève au ciel l'orgueil d'être massif; 
Mais le siècle, devant la grandeur de Saint Pierre, 
Sans plier les genoux pleure ou reste pensif. 

Autour des temples saints mais désertés, les villes, 
Bourdonnant de travail, gémissent sans prier, 
Et les dômes seraient des tombeaux inutiles, 
Si l'art n'y suspendait son immortel laurier... 



338 CHOIX DE POÈMES 

Que n'ai-je été l'enfant d'un siècle où l'on espère! 
J'aurais aimé, naïf apprenti d'un maçon, 
Seigneur ! être un de ceux qui t'appelaient le Père 
Et qui, près de la leur, bâtissaient ta Maison. 



L'ERMITE 



— « Mes frères les petits 
oiseaux, vous devez singulière- 
ment louer votre Créateur... Il 
vous a fait nobles entre tous les 
ouvrages de ses mains et vous a 
choisi pour demeure la pure ré- 
gion de l'air. » 

(Saint François d'Assise. — 
Sermon aux oiseaux.) 



Vieux, rErmite songeait: « Ce qu'on nomme en ce monde 
L'Amour, n'est qu'intérêt, débauche, vice immonde; 
Le jour du Jugement ne saurait être loin. 
Et, si Dieu le permet, j'en serai le témoin. 
Jusque-là, seul, debout, sans un cri, sans un geste. 
Je prierai pour que son courroux se manifeste, 
Et mort vivant, ne buvant plus, ne mangeant plus. 
J'attendrai que les temps pervers soient révolus. » 

Tel, maudissant la chair par qui l'âme est impure. 
Le saint homme, serré dans sa robe de bure 
Par endroits déchirée et couleur des bois morts. 



340 CHOIX DE POÈMES 

Adossa contre un haut rocher son maigre corps, 
Ouvrit en croix ses bras tendus aux mains ouvertes, 
Et l'on eût dit, ayant perdu ses feuilles vertes, 
Un saule dont les ans ont mutilé le tronc. 



Or, un siècle puis deux passèrent sur son front. 

Mais, autour de lui, tout s'obstinait à revivre... 

L'hiver, sa robe était une gaine de givre ; 

L'été, son crâne lisse et roux suait du feu. 

Mais que le ciel fût froid et noir ou tiède et bleu, 

Le saint, têtu, cloué comme un lierre à la roche, 

Ne songeait qu'au grand jour du châtiment plus proche. 



Et dans son cœur terrible il répétait souvent: 

(( Pour m'y faire assister Dieu me garde vivant! 

Mon âme, ce jour-là, s'il veut que je le voie. 

Dans mon corps immobile éclatera de joie!... 

Oh! quand verrai-je enfin, sur les hommes pervers, 

Comme un temple croulant vaciller l'univers, 

Ses bases fondre et fuir comme une eau se dérobe, 

Au vent d'éternité qui gonflera ma robe; 

Les villes, les forêts, se choquant à grand bruit, 

S'abattre pêle-mêle au gouffre de la nuit; 

Les éclairs déchirer, comme un plafond de toiles. 

L'espace où l'ouragan éteindra les étoiles, 

Et l'envie et l'orgueil, qui régnaient tour à tour. 

Toute l'humanité vile — et surtout l'amour — 

S'enfoncer éperdus comme un vaisseau qui sombre 

Sous la mer du néant sans lumière et sans ombre! 



LA VOIX SACRÉE 341 

Après cette colère et cet effondrement, 

Dieu juste régnera, seul éternellement. » 

Ainsi, muet, songeait l'Ermite au cœur farouche; 

Pas un mot de pitié ne sortait de sa bouche; 

Pas un frisson vivant, de ses pieds à ses mains, 

Ne révélait en lui des sentiments humains; 

Son corps noueux semblait incrusté dans les pierres; 

Il défiait le jour sans cligner les paupières. 

La nuit sans les fermer sous le doigt du sommeil ; 

Il attendait, toujours à lui-même pareil, 

Sans espoir ni désir d une autre récompense, 

La mort de tout, de ce qu'on voit, de ce qu'on pense, 

Et comme, ne dormant jamais, ne veillant plus, 

Il était là depuis vingt siècles révolus. 

Des lichens monstrueux et des lierres énormes 

Imitaient sur la pierre, autour de lui, ses formes, 

Et l'homme n'était plus qu'un spectre végétal 

Qui durait par son vœu de voir finir le mal. 

Or, devant lui, près d'un torrent, sur un vieux saule 
Dont les rameaux pendants effleuraient son épaule, 
Deux couples d'oiselets firent chacun leur nid. 

Et l'homme qui voulait que le monde finît 
Sentit, hors de ses yeux si longtemps sans lumière, 
Jaillir comme en éclairs sa haine coutumière; 
Et la foudre du ciel, en éclats furieux. 
Répondant par miracle à l'appel de ses yeux. 
Frappant et fracassant le saule solitaire, 
L'homme vit les deux nids s'écraser contre terre. 



342 CHOIX DE POÈMES 

« Hosannah ! songea-t-il, le grand soir est venu ! 
Dieu va mettre aujourd'hui le cœur de l'homme à nu, 
Et rhomme que je hais va haïr ce qu'il aime, 
Démon épouvanté de s'être vu soi-même! » 

Mais l'Ermite, en rêvant ainsi, toujours muet, 
Corps insensible où rien d'humain ne remuait. 
Tandis qu'autour de lui vibraient les pousses vertes. 
Sentit de petits becs frôler ses mains ouvertes: 
Les deux couples d'oiseaux, amants que Dieu bénit. 
Dans chacune de ses deux mains faisaient leur nid ! 

Une indignation remplit d'abord son âme : 
Le nid, n'était-ce pas l'amour, la vie infâme, 
Le recommencement de tout, chaque printemps? 
Et l'homme maudissait les deux couples chantants, 
Mais chaque fois qu'un pas tout menu, qui sautille, 
Ou qu'un petit bec fin, portant une brindille, 
Égratignaiî le creux crevassé de sa main. 
Un doux frisson, par un mystérieux chemin, 
Descendait dans ses bras, tressaillait dans son torse, 
Et son corps retrouvait comme une jeune force... 

Et voilà qu'il connut tout à coup le désir 

De tendre vers les fleurs ses doigts prêts à saisir. 

De se pencher vers l'eau miroitante, pour boire, 

De crier son amour à la vie illusoire. 

Et de prendre en ses mains les oiseaux gazouilleurs, 

Pour sentir de plus près leurs intimes chaleurs... 

Alors, se roidissant, il garda l'attitude 
Que son corps immobile avait en habitude, 



LA VOIE SACRÉE 343 

Mais c'était pour ne pas déranger les amours 
Dont sa tendresse était l'asile et le secours! 

Bientôt il s'efforça, tournant la tête à droite 

Et puis à gauche, avec une lenteur adroite, 

De voir les œufs rangés au fond des nids soyeux, 

Plus tard les becs mignons et les grands petits yeux. 

Quand les nids gazouillaient, sa figure sans âge 
Rayonnait de bonheur comme un jeune visage: 
(( Ils m'expliquent mon Dieu! » songeait-il, tout surpris 
Qu'un grand sens éternel fût dans leurs petits cris; 
Et son cœur, se gonflant d'une pitié profonde. 
Pour épargner deux nids faisait grâce au vieux monde ! 

(( Oh ! pourvu que la grêle ou les vents, disait-il, 
Ne mettent pas demain la nichée en péril ! » 
Enfin, lorsqu'il eut vu, sous les feuilles nouvelles, 
Les nouveau-nés partir en s'aidant de leurs ailes, 
L'Ermite, heureux, chargé de siècles, — lentement 
S'affaissa, but la mort comme un charme endormant, 
Et, tel un tronc gisant sur le sol qu'il féconde, 
Il servit cet amour qu'il souhaitait au monde. 
Car sa poussière en fleurs égayait les chemins 
Où passaient, en aimant, de beaux couples humains. 



Quand les couples passaient par là, mains enlacées, 
L'âme heureuse du lieu chantait dans leurs pensées 
(( Bénis soient à jamais les printemps et les nids ! 
Amours, baisers, frissons des cœurs, soyez bénis ! 



344 CHOIX DE POÈMES 

Un secret plein d'espoir réside dans les choses; 
Passons, couples d'un jour, en respirant les roses; 
Passons en contemplant réternité des cieux. 
Puis le même infini dans le trouble des yeux. 
Rien ne nous est connu tant qu'il reste un mystère... 
Acceptons humblement les destins de la terre, 
Et disons, avec ceux qui courbent les genoux : 
Paix sur le monde ! — alors la paix viendra sur nous. 



BIBLIOGRAPHIE 



15. 



BIBLIOGRAPHIE (i) 

ŒUVRES DE JEAN AICARD (2) 



1° Poésie 

Jeanne d'Arc, Toulon, 1866. — Les Jeunes Croyances, Paris, 
1867. — Les Rébellions et les Apaisements, Paris, 1871. — 
Pierre Puget, Toulon, 1873. — Poèmes de Provence, Paris, 
1873 ; y édition (3) 1874; 4» édition, 1879; 5" édition 1909. — 
La Chanson de l'Enfant, Paris, 1876 ; 3° réimpression 1888 ; 
éditions très nombreuses. — Le Petit Peuple, Marseille, 1879. 
— Miette et Noré, Paris, 1880 ; 7" édition 1898. — Lamartine, 
Paris, 1883. — L'Éternel Cantique, Paris, 1885. — Le Livre 
des Petits, Paris, 1886; nombreuses éditions. — Le Dieu dans 
l'Homme, Paris 1886; deux éditions. — Le Livre d'Heures de 
l'Amour, Paris 1887; deux éditions. — Au Bord du Désert, 
Paris, 188'^. — Don Juan, Paris, 1889. — A M. le Comman- 
dant Birilef et à MM. les Officiers russes, Toulon, 1892. — 
Maternité, Paris, 1892. — Jésus, Paris, 1896; nombreuses 
éditions. — En préparation : La Voie Sacrée. 



2» Théâtre 

Au Clair de la Lune, Paris, 1870. — Pygmalion, Paris, 1872 
— Mascarille, Paris, 1873. — Molière à Shakespeare, Paris, 



(i) Essai très incomplet; ie n'ai signalé que les principales études cri- 
tiques sur l'œuvre et sur l'homme. 

(2) Les œuvres de Jean Aicard sont actuellement publiées par Flamma- 
rion, S3i\xî Le Livre des Petits, publié par Delagrave. 

(3) Pour un grand nombre d'œuvres de Jean Aicard, chaque édition 
comprenait plusieurs tirages de plusieurs milliers d'exemplaires. 



348 BIBLIOGRAPHIE 

1879. — William Davenant, Paris, 1880. — Othello, Paris, 
1882; 2' édition, 1889. — La Comédie Française à Alexandre 
Dumas, Paris, 1883. — Smilis, Paris, 1884. — Le Père Le- 
bonnard, Paris 1889; 3' édition, 1904 (traduit en allemand, 
italien, espagnol, anglais et russe).— Dans le Guignol, Paris, 
1889. — Italie et France, intermède, Paris, 1903. — La 
Légende du Cœur, Paris, 1904. — Le Manteau du Roi, Paris, 
1908. — En préparation: Gaspard de Besse. 



3° Romans 

Roi de Camargue, Paris 1890; y édition i898. — Le Pavé 
d'Amour, Paris, 1892; 2" édition, 1893. — L'Ibis Bleu, Paris, 
1899. — Fleur d'abîme, Paris, 1894. — Diamant noir, Paris, 
1895. — L'Été à l'Ombre, Paris, 1895. — Notre-Dame d'A- 
mour, Paris, 1896. — L'Ame d'un enfant, Paris, 1898; plu- 
sieurs éditions, une avec préface de F. Passy (traduit en 
tchèque hongrois). — Mélita, Paris, 1899. — Tata, Paris, 1901. 
— Benjamine, Paris, 1906. — Maurin des Maures, Paris, 
1908; 10* édition. — L'Illustre Maurin, Paris, 1908; lO* édi- 
tion (traduit en anglais et en italien). 



4° Divers 

La Vénus de Milo, Paris, 1874. — Visite en Hollande, 
Paris, 1879. 

5» 

Collaboration à la Reiue des Deux Mondes, au Figaro, au 
Gaulois, au Temps, à la Nouvelle Revue, à la Revue, etc. 

6° Éditions Illustrées 

La Chanson de l'Enfant, grand in-8% Chamerot, imprimeur- 
éditeur, composition de Lobrichon et Rudaux; tous les titres 
des pièces différents et gravés par Stern; un des derniers 
beaux spécimens de la gravure sur bois, 1879. — Le Livre 
des Petits, in^" carré, illustré par Geoffroy, 1888 ; édition 
populaire, illustr. par Geoffroy, nombreuses éditions, 1888. — 
Don Juan, grand in-4° sur papier impérial, eaux-fortes d'Eu- 
gène Vidal et de Jean Paul Laurens, vignettes de Maurice Mon- 



BIBLIOGRAPHIE 849 

tégut, imprimé par Chamerot, 1882. — Roi de Camargue, 
édition in-8°, Testard, éditeur, 1889, illustré par Georges 
Roux, bois et eaux-fortes; édition in-i8, illustré par le même, 
1889. — Othello, Flammarion, 1890, avec portrait des deux 
Mounet, par Benjamin Constant. — Pour paraître en avril 
1909: Maurin des Maures et l'Illustre Maurin, illustrations 
de Régis Deygas. 

A CONSULTER 

A. DE PoNTMARTiN, Nouveaux samedis, à propos de la 
Chanson de l'Enfant, 1876. — André Lemoyne, à propos de 
la Chanson de l'Enfant, La Vie Littéraire, 13 janvier 1876. — 
J. Levallois, Journal de l'Instruction publique, juin 1876, à 
propos de la Chanson de l'Enfant. — Ernest Legodvé, Le 
Temps, à. propos de la réception de Smilis à la Comédie Fran- 
çaise, i882. — Edouard Fournier, La première d'un Livre, à 
propos de Miette et Noré, La Patrie, 16 février 1880. — 
E. ScHURÉ, Revue Bleue, 1881, Miette et Noré. — François 
CoppEE, à propos de Smilis, Le Journal, 1884. — J. Cla- 
RETiE, Revue Pédagogique, 15 novembre 1887, Le Livre des 
Petits. — Le Ihéâtre illustré, numéro du 21 octobre 1889 
consacré tout entier à J. Aicard. — André Dumas, Un acadé 
micien de demain, Jean Aicard, La Fraternité, 31 mai 1889 

— A Albalat, Jean Aicard et la Provence, Nouvelle Revue 
1891. — Claude Rajon, Le Pavé d'Amour, Nouvelle Revue 
15 juin i8q2. — Paul Bonnetain, Le Petit Marseillais- 1892 
Jean Aicard ; Adolphe Brisson, Figures contemporaines. — 
Charles Pages. Un roman idéaliste, l'Ibis Bleu, Paris, 1893, 8«, 

— Victor Duclos, Jean Aicard, Paris, 1894, 8». — Chanta 
voiNE, Débats, 14 avril 1894, Jean Aicard, — Abdouin Duma 
ZET, l'Escadre Russe en Provence, 1 vol. (Berger-Levrault 
1894). — Auguste Sabatier, Poésie active, Journal de Genève 
4 janvier 1891, 5 juin 18..2, 9 juillet 1893, 31 mai 1894 et 

14 mars 1896. — Edouard Drumont, Jean Aicard et Zola, La 
Libre Parole, 11 mars 1896. — Jules Lemaitbe, Revue des 
Deux Mondes, i" juillet 1898, Papa Lebonnard, A. Bernheim, 
les Trente ans de Théâtre, i vol. Lemerre. — G. Larroumet, 
à propos d'Othello, Le Temps, 5 août 1901. — Lecigne Jean 
Aicard Revue de Lille, septembre 1901. — Jean LorédaxN, à 
propos de la Légende du Cœur, Revue d'Art Dramatique, 

15 aoiit 1903. — Léopold Lacour, à propos de la Légende du 
Cœur, Revue de Paris, i" septembre 1903. — Louis Hour- 



350 BIBLIOGRAPHIE 

TiCQ, Jean Aicard, Le Figaro, 3 août 1904. — E. Gebhart, à 
propos du Père Lebonnard, La Chronique des Livres, 25 août 
1904. — M"» DE Flandreny, la Femme et l'Amour au xix' siè- 
cle, I vol. 1907. — JEAN Bayet, de Tartarin à àMaurin des 
Maures, La Nouvelle Revue, v mai 1008. — G. Aubin, Un 
poète provençal, Jean Aicard, Digne 1908, 8". — J. \Jalvet, 
Jean Aicard, dans Les Livres au jour le jour, 1908 in-18, etc. 
Du même, Jean Aicard, La Revue 1" février 1909; Anthologie, 
Lemerre, Parnasse contemporain, Lemerre, t" vol. Antho- 
logie des poètes contemporains, Delagrave, i9o6, t. i^'. — 
GoDEFROY, Histoire de la littérature française, t. x; Petit 
DE JuLEViLLE, Histoire de la Littérature française, t. viii. 

Rapport sur le mouvement poétique français, de 1867 à 
1900, par Catulle Mendès, Imprimerie Nationale, (i9fi2l; voir 
page 146 iu Rapport ; voir aussi page 4 du Dictionnaire 
bibliographique qui s'y trouve joint. — Adolphe Brisson, La 
Comédie littéraire, 1895. — Francisque Sarcey, La Comédie 
française à Londres, 1880. — Paul Ginisty, VA?inée littéraire, 
1887. — André Lemoyne, Anthologie des poètes français du 
XIX* siècle, 1887-1888. — J.-J. Weis, Autour de la Comédie 
Française, 1892. — Philippe Gille, La Bataille littéraire, 1889. 
— Philippe Gille, Ceux qu'on lit, 1898. — Charles Simond, 
Nouvelle Bibliothèque, populaire, fascicule 331. 



LA POESIE DE JEAN AIGARD 



TABLE 



Pages 

Avant- PROPOS i 

PORTRAIT LITTÉRAIRE 

L'Homme * 3 

Le poète de la Provence 17 

Le poète des enfants et des mères 29 

Le poète idéaliste et humanitaire 35 

Le poète dans le romancier et le dramaturgf. 49 

Le rayonnement de l'œuvre 57 

CHOIX DE POÈMES 

L — LES JEUNES CROYANCES 

Amours 67 

Les vieux vaisseaux 69 

IL — POÈMES DE PROVENCE 

Prélude 73 

La mort de l'aïeul 76 

Le Rhône 78 

La ferrade 81 

Les tambourinaires 84 



352 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 

A Virgile 87 

Le laurier du pays natal 89 

L'âme du blé 92 

Lettre à Sully Prudhomme 95 

A Jean Aicard, sonnet par Sully Prudhomme 97 

A la cigale 98 

Les trois rubis 100 

Aux cigales apocryphes 101 

La fourmi et la cigale 102 

La capture 103 

A la cigale 104 

Dernier soir . • 105 



III. — LA CHANSON DE L'ENFANT 

Fille ou garçon 109 

Détachement 111 

Éloignement 114 

Colin-Maillard 117 

Le chaume 119 

La mère 122 

Le mal du pays 123 

Les trois orphelins 126 

Les litanies du petit enfant 130 

La légende du chevrier 132 



IV. — VISITE EN HOLLANDE 
Les heures : 

t. — Sonnerie française 137 

2. — Sonnerie hollandaise 138 

V. — MIETTE ET NORÉ 

Invocation 114 

Les ruisseaux 143 

Le battoir 145 



TABLE DES MATIÈRES 353 

Pages 

Les ouliêres 152 

Le Rhône 154 

Apres le travail 156 



VI. — LAMARTINE 

Lamartine (fragment) 163 

VIL — LE DIEU DANS L'HOMME 

Le chant du dormir 169 

Défaillance 172 

La poésie 174 

Seul 177 

Savoir consoler 179 

Le bon travail 181 

La révolte 184 

Un pour tous 187 

Le mendiant ^ 189 

La force du verbe 192 

Le forgeron 196 

La bonne mort 199 

A la mémoire de mon grand-père Jacques 202 

Rêve d'enfant 205 

Le Christ au tombeau 209 

Le sang du Christ 210 

VIII. — L'ÉTERNEL CANTIQUE 

L'éternel cantique (fragment) 215 

IX. — LE LIVRE DES PETITS 

La leçon de lecture 219 

Ce qu'a fait Pierre 221 

La conscience 223 

La Noël du rouge-gorge 225 



354 TABLE DES MATIÈRES 

X. — LIVRES D'HEURES DE L'AMOUR 

Pagei 

Détresse 233 

Le rossignol 235 

Écrit sur un éventail 237 

J'avais mis mon cœur 239 

Le violon 241 

Le papillon 243 

Laisse la vie à flots 245 

L'adieu 247 

A cheval 249 

La chanson du lit 251 

Uxor 253 

XL — AU BORD DU DÉSERT 

Allah 257 

Rébccca 258 

Salim 261 

Les hirondelles 264 

Le cadi 267 

Jésus nomade 269 

Le chien mort 270 

Le chant des explorateurs 271 

La pétition de l'Arabe 273 

XII. — DON JUAN 

Jésus et Prométhée 279 

La douleur 284 

Les poètes 288 

La tête d'Orphée 292 

La mort 294 

XIII. — JÉSUS 

Les pèlerins 301 

La tentation 305 

L'infini miracle 307 



TABLE DES MATIÈRES 355 

Pages 

L'âne 310 

La preuve est en nous 311 

Au bon voleur 313 

Le chemin vers Dieu 315 

Il est éternel 317 

XIV. — LA VOIE SACRÉE 

Bagues florentines 32? 

Un tombeau d'enfant 325 

Sur l'autel d'Isis 329 

La chanson du Pausilippe 331 

Ginévra 334 

Les dômes 337 

L'ermite 339 



Paris. — Imp. Paul DUPONT, 4, rue du Bouloi. — 190.2.1909 (Cl.) 



ECA ) 



BIBLIOTH 

Oetaviena»» 






IL) 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

échéonce 



The Library 

University of Ottawa 

Dote due 



^"^ m 1996 
12 N(|V. 1996 



wov 

NOV 



J 3 2006 



a3900 3 002271^26b 



r 



CE PC 2152 
.A4A17 19C9 
€00 AICARD, 
ACC* 1218993 



JEAN LA POESIE DE